L'entrevue - La vie devant soi

Béatrice Picard
Photo: Jacques Grenier Béatrice Picard

«Je n'essaie plus de régler le sort du monde», lance d'entrée de jeu Béatrice Picard, craignant peut-être que ne lui soient posées des questions arides, abstraites, voire ennuyeuses. «J'ai une conscience sociale, bien sûr. Je fais ma part en ayant une vie saine — par exemple, plutôt que d'employer des pesticides dans mon jardin, j'y intègre des coccinelles qui mangent tous les pucerons —, mais j'ai décidé de prendre la vie avec un grain de sel. Vous savez, pour ne pas être malade, il faut être sain non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement et spirituellement.»

Si la comédienne ne veut se faire ni dogmatique ni même didactique, ses paroles sont d'une telle sagesse qu'il est difficile de résister à l'envie de considérer chacune d'elles comme un enseignement. Par exemple, celui-ci: «Il faut vivre pleinement chaque minute de sa vie. En ce moment, je suis avec vous, eh bien, je ne pense pas à ce qui m'attend cet après-midi. Je profite de l'instant comme si j'avais toute la journée devant moi.»

C'est sans doute, paradoxalement, ce qui lui permet d'être à la fois sur tous les fronts. Présente au théâtre, à la télévision et au cinéma — on l'a vue récemment dans l'audacieux film Le Nèg', de Robert Morin —, Béatrice Picard semble inépuisable. «Ça fait partie des plaisirs de ma vie que de travailler. Maintenant que ma famille est élevée, non seulement je ne culpabilise plus parce que je travaille beaucoup mais, en outre, je choisis seulement les projets qui me plaisent.»

L'excellence

On ne compte plus les séries, les téléromans, les films et les pièces de théâtre dans lesquels la comédienne a tenu un rôle, et ce, depuis 55 ans. Lorsqu'on lui demande ce qui, selon elle, a changé au fil du temps, elle répond spontanément: «L'excellence.» L'actrice se dit fière de la qualité et de la maturité atteintes par les productions québécoises, qu'il s'agisse de cinéma, de théâtre, de danse ou même de doublage. «Souvent, quand je regarde des films doublés en France, je me dis qu'ils n'ont pas fait trop d'effort.»

Celle qui personnifie depuis 12 saisons la célèbre Marge Simpson est bien placée pour le savoir. Est-il étonnant que cette respectable dame de théâtre ait eu l'audace de participer au doublage québécois de la décapante série américaine The Simpsons? Non seulement n'en est-elle pas à son premier choix hardi — elle rappelle elle-même comme il était mal vu, à l'époque de Cré Basile, de passer de Radio-Canada à Télé-Métropole, ce qu'elle a tout de même fait —, mais il suffit de l'avoir entendue parler quelques minutes pour saisir toute la détermination, l'indépendance d'esprit et l'énergie qui caractérisent Béatrice Picard.

«Pendant que j'étais enceinte d'un de mes fils, je faisais une chronique à la télévision. Or, comme pour élever ma famille je ne pouvais pas me passer de ce revenu, j'ai dit à l'équipe: j'accouche dimanche, lundi je ferai ma chronique de mon lit d'hôpital, alors envoyez une équipe technique. Et c'est ce qui s'est passé.»

Voilà qui en dit long sur le tempérament de la dame. Que les femmes cumulent maintenant les rôles de travailleuse et de mère n'a donc rien pour la choquer. «Il est bien que les femmes n'aient plus à abandonner leur carrière lorsqu'elles se marient et fondent une famille. Il y a tellement de belles carrières qui ont été laissées de côté pour cette raison. Les pères doivent élever les enfants au même titre que les mères, et je ne vois pas pourquoi il en serait autrement. Bien sûr, c'est ma façon de voir les choses et je n'impose rien à personne. Seulement, on ne m'imposera rien à moi non plus!», affirme-t-elle avant d'éclater d'un rire à la fois imposant et un brin provocateur.

Ode à la simplicité

L'enthousiasme de la septuagénaire Béatrice Picard porte à croire que la vie est belle si on la veut ainsi et, plus encore, que le fait de vieillir n'est pas une condamnation mais plutôt une évolution. Avec beaucoup de modestie, elle confie l'une des choses que les années lui ont enseignées : «On se complique souvent l'existence à loisir. On devrait tendre vers la simplicité.»

Pour elle, la simplicité a plusieurs facettes et ne se limite pas à prendre l'existence comme elle vient, puis à tirer le plein potentiel de chaque instant; elle implique aussi, entre autres, l'honnêteté, celle de dire la vérité à ses interlocuteurs même lorsque cette vérité a moins d'attrait qu'un élégant mensonge.

La simplicité, c'est aussi penser avant tout à l'être humain, à son bien-être, qui ne passe pas nécessairement par la richesse ou de quelconques possessions matérielles. La comédienne pousse même sa définition de la simplicité jusqu'à y inclure la paix. «D'abord, on ne nous avait pas donné l'heure juste quant aux véritables motifs d'une guerre contre l'Irak. Ensuite, ce n'est pas vrai que tout est soit noir, soit blanc. On n'a pas eu la simplicité d'aller voir les causes d'un tel conflit et de réfléchir à l'impact d'une telle guerre sur les êtres humains. C'est déplorable.»

Puis, sautant sur le sujet des difficultés qu'éprouvent les garçons à l'école, la comédienne suggère: «Plutôt que de répéter que l'école n'est pas adaptée aux garçons, s'est-on un seul instant posé la question de savoir si les filles auraient peut-être plus de talent? Je ne dis pas que c'est le cas, mais ne peut-on pas s'interroger? On vit encore dans un monde d'hommes, et ce, bien que la moitié de la population soit composée de femmes.» Un monde d'hommes où les comédiens ont généralement droit à un cachet plus élevé que leurs homologues féminines, confie Béatrice Picard avec son franc-parler, une qualité rare et appréciable, incluse dans sa définition de la simplicité.

La grande dame du théâtre a joué jusqu'à tout récemment dans l'une des quelques pièces qui ont été vues par le public de toutes les régions du Québec: Fleurs d'acier, version française de Steel Magnolias de l'Américain Robert Harling. Il s'agit de la deuxième tournée à laquelle a participé Béatrice Picard en interprétant le même rôle. Il y a douze ans, elle et six comparses, dont France Castel, Françoise Faucher et Andrée Lachapelle, avaient parcouru la province avec cette même pièce.

La complicité exceptionnelle qui s'était alors créée entre les membres de la distribution a fait de cette tournée l'un de ses plus beaux souvenirs de théâtre, avec la pièce Quelque part un lac, où elle donnait la réplique, avec un indicible plaisir, à Paul Hébert, un comédien qu'elle admire particulièrement. Parions qu'il en dirait tout autant d'elle, la sage, colorée, fonceuse et... simple Béatrice Picard.

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