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Taranti(por)no

Brad Pitt dans Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino
Photo: Brad Pitt dans Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino

Quentin Tarantino n'a pas son pareil pour comprimer un ressort, resserrer un étau, bref, conférer à une scène une tension inimaginable en faisant durer le plaisir du spectateur, ou en prolongeant son supplice, souvent les deux à la fois. Son savoir-faire en cette matière, emprunté au maître Sergio Leone, envers lequel il ne nie pas sa dette, atteint dans Inglourious Basterds son plus haut sommet à ce jour.

À l'inverse, le réalisateur de Pulp Fiction ne donne pas dans la profondeur psychologique ou dans la vérité historique. Loin s'en faut. Son cinéma, dont les traits caractéristiques sont l'extravagance et l'outrance, ainsi qu'un prodigieux et très personnel sens de l'image et du montage, est pur fantasme. À ce titre, Inglourious Basterds, qui a valu à l'acteur allemand Christoph Waltz un prix d'interprétation mérité au dernier Festival de Cannes, dispute à Pulp Fiction et à Kill Bill celui de film le plus jouissif.

Au premier regard comme au dernier, le film n'a rien de complexe ou d'ambigu. Tarantino est un des rares cinéastes à écrire pour la forme, pour le storyboard, plutôt que d'appliquer une forme à un récit couché sur papier. La nuance est importante puisque l'un perdrait son sens sans l'autre, et inversement.

Imaginez. Un bataillon dirigé par un lieutenant du Tennessee (Brad Pitt, dans sa meilleure forme) et composé de juifs américains chasse les nazis en pleine campagne française et scalpe ses victimes comme Geronimo. Il fallait que le traitement de ces «jeux interdits» suive la même courbe folle, au moyen d'une mise en scène schizophrénique, d'images hors du temps évoquant le western bas de gamme, d'un son décalé et d'une musique anachronique.

Imaginez encore. La survivante orpheline d'un raid nazi (excellente Mélanie Laurent) orchestré par un colonel sadique (Waltz) est forcée de tenir dans son cinéma parisien la première d'un film de propagande réalisé par Alfred Goebbel (!). Celle-ci réunira en un seul lieu, en un seul soir, tout l'état-major nazi de Paris sous l'Occupation (!?), ce qui lui inspire l'idée d'une douce vengeance par le feu, en verrouillant les portes de l'extérieur.

Chouette idée, nous fait nous dire le cinéaste en mixant dans l'image le réalisme poétique de Carné-Prévert et les plus mauvais films de guerre des années 60, avec une bulle d'expressionnisme allemand passant dans le cadre au coeur de l'apothéose.

Inglourious Basterds, soit dit en passant, marque la première incursion du réalisateur de Reservoir Dogs dans un territoire historiquement défini et codifié, celui de la Deuxième Guerre mondiale et de l'Occupation. Il n'a retenu que le décor et la dualité bons-méchants, suffisants pour camper et actionner les leviers de son récit de vengeance halluciné, finalement pas si étranger à celui de Kill Bill, qui déboule à un train d'enfer et tient toutes ses promesses.

Quentin Tarantino fait ses films, et particulièrement celui-ci, avec l'esprit sportif d'un réalisateur de pornos: des préliminaires rapides, une action puissante et resserrée, une promesse de climax tenue et filmée sous tous les angles pour en prolonger artificiellement la durée. On n'en sort jamais instruits. Juste soulagés, et un peu plus coupables qu'à l'entrée.

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Inglourious Basterds (Le Commando des bâtards)

Écrit et réalisé par Quentin Tarantino. Avec Brad Pitt, Christoph Waltz, Mélanie Laurent, Diane Kruger, Daniel Brühl, Eli Roth, Michael Fassbender, Til Schweiger. Image: Robert Richardson. Montage: Sally Menke. États-Unis, 2009, 152 minutes.

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Collaborateur du Devoir