Duo amoureux entre Québec et Lévis

La réalisatrice Sophie Lorain
Photo: Jacques Nadeau La réalisatrice Sophie Lorain

Les Grandes Chaleurs, le premier long métrage de Sophie Lorain, est scénarisé par Michel Marc Bouchard d'après sa propre pièce. Ce duo amoureux entre une femme mûre et un jeune délinquant prend l'affiche vendredi prochain.

Rares sont les réalisatrices qui tâtent de la comédie au cinéma. Il y avait déjà Denise Filiatrault, s'ajoute cette fois, avec Les Grandes Chaleurs, sa fille Sophie Lorain. Celle-ci assure que le hasard s'en est mêlé. De fait, le projet existait déjà, porté, entre autres, par les producteurs Christian Larouche et Valérie Bissonnette. Michel Marc Bouchard travaillait au scénario de sa propre pièce Les Grandes Chaleurs et désirait une sensibilité féminine à la barre du film. Sophie Lorain a sauté dans le train. Et voilà! «Ç'aurait pu aussi bien être un drame, dit-elle. Un concours de circonstances a fait de mon premier long métrage une comédie romantique, mais il y a très peu de femmes réalisatrices de toute façon.»

Sophie Lorain, comédienne primée, productrice de la télésérie Fortier V puis réalisatrice télé (La Galère, Un homme mort, etc.), explorait ce nouveau média. «Le cinéma possède un autre souffle que la télé, constate-t-elle, mais un plateau reste un plateau. J'étais à la fois junior et aguerrie.» Les Grandes Chaleurs suit, entre Québec et Lévis, les amours d'une travailleuse sociale d'âge mûr avec un de ses anciens clients, très jeune, idylle soulevant les réactions scandalisées des proches.

Le dernier tabou

Sophie Lorain se dit fière de sa distribution. Elle voulait des interprètes crédibles, forts, sans être archiconnus du grand public, afin que celui-ci puisse s'y identifier. Marie-Thérèse Fortin (vue au cinéma dans Sans elle de Beaudin) en veuve amoureuse et François Arnaud (l'amant du héros dans J'ai tué ma mère) en voyou tendre étaient ses choix. Elle a embauché aussi des techniciens, collaborateurs de longue date, dont Alexis Durand-Brault à la caméra et Dazmo à la musique. «On a privilégié des couleurs chaudes, beaucoup de lumière, des cadrages modernes avec plusieurs plans larges et une facture réaliste. On s'était beaucoup préparés.»

Au départ, il y eut donc la pièce de Michel Marc Bouchard en 1991, montée au Théâtre La Fenière. Un succès boeuf (25 000 entrées en trois ans) repris un peu partout. «Je l'avais conçue à l'époque comme un geste politique, explique le talentueux dramaturge des Feluettes et des Muses orphelines. Les femmes demeuraient dans le placard, les gais aussi. Les comédies d'été étaient souvent assez vulgaires.» Comme celles-ci rejoignent une large audience, Bouchard chercha à offrir une portée au genre, à casser des tabous.

Sauf qu'entre 1991 et aujourd'hui, le Québec a changé. «Il reste vingt répliques originales, explique Michel Marc Bouchard. Dans la pièce, les amants sont ensemble et essaient de cacher leur relation aux autres. L'action passe beaucoup par les réactions des gens. Il a fallu décloisonner le huis clos, étoffer les rapports entre les amoureux. Quant au "coming out" du fils de l'héroïne, il devenait inutile aujourd'hui, l'homosexualité étant beaucoup mieux acceptée qu'autrefois. Mais le dernier tabou réside dans cette relation femme mûre-homme jeune, toujours choquante pour l'opinion publique.»

Tourner ailleurs qu'à Québec? Pas question. «L'anonymat y est moindre qu'à Montréal, ce qui sert le propos du film, explique la cinéaste, et les allers-retours entre Québec et Lévis ajoutaient au climat romantique. Je désirais offrir un écrin à leur amour, avec la beauté de ces décors urbains.»

Mais tourner hors de Montréal entraîne des frais supplémentaires. «Et puis, il faisait aussi mauvais l'été dernier que cette année, et la ville célébrait son 400e, ce qui ajoutait aux complications du tournage, poursuit-elle. On tournait par ailleurs de nombreuses scènes extérieures. Avec un budget de 4,2 millions de dollars, ça tenait parfois du tour de force. Mais les gens de Québec ont été formidables et nous ont beaucoup facilité la vie.»

Michel Marc Bouchard, dont d'autres pièces ont été portées à l'écran (L'Histoire de l'oie, Les Feluettes, Les Muses orphelines), ne s'était jamais offert un bain de plateau comme sur celui des Grandes Chaleurs. Il fut présent sur le tournage durant 22 jours, travaillant étroitement avec Sophie Lorain à titre de conseiller. «Après avoir écrit cinq versions de scénario, prolongeant des personnages mis au monde bien des années auparavant, j'avais envie d'assister à toutes les étapes de l'aventure.» À ceux qui lui parlent recettes au guichet, succès public à décrocher, il répond: «Je suis content d'avoir travaillé sur ce film-là. Ça vaut un milliard.»

Sa fierté? «Il n'y a pas une once de cynisme dans le film. Peut-être va-t-on se faire accuser d'être trop fleur bleue, mais je préfère ça au cynisme omniprésent dans la société.» Le dramaturge se prépare à travailler avec le cinéaste finlandais Mika Kaurismaki au scénario d'un film sur la reine Christine de Suède, tourné en principe à l'automne 2010.

Quant à Sophie Lorain, elle a la piqûre du cinéma et coscénarise son prochain long métrage, plutôt collé au drame qu'à la comédie celui-là.

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