Entretien avec la réalisatrice Kari Skogland pour Fifty Dead Men Walking - La meilleure façon de marcher, et de filmer

La réalisatrice canadienne Kari Skogland était de passage à Montréal le printemps dernier.
Photo: Jacques Grenier La réalisatrice canadienne Kari Skogland était de passage à Montréal le printemps dernier.

Même si la réalisatrice canadienne Kari Skogland (The Stone Angel) a raconté la période la plus déterminante de la vie de Martin McGartland en s'inspirant de son autobiographie, Fifty Dead Men Walking, elle ne lui a jamais serré la main, ignore où il habite et devait s'en remettre à son éditeur pour leurs rendez-vous téléphoniques, épisodiques et parfois impromptus. Pour cet Irlandais catholique de Belfast qui, à la fin des années 1980, est devenu un informateur à la solde des services secrets britanniques tout en grimpant les échelons de l'Armée républicaine irlandaise, mieux connu sous l'acronyme IRA, il n'y a plus que la cavale et l'anonymat pour rester vivant...

Pourtant, le jeune homme insouciant (incarné par le candide Jim Sturgess, une des vedettes du délicieux et planant Across the Univers) qui vendait de la camelote volée tandis que la capitale de l'Irlande du Nord ressemblait à un champ de bataille n'avait rien d'un «action hero», et encore moins d'une grande figure politique à la Michael Collins. Kari Skogland croit même que ses motivations à jouer sur les deux tableaux se résumaient à «vouloir une voiture et de l'argent». Or, la cinéaste a constaté qu'une fois qu'il avait été pris dans l'engrenage de la délation, «il y avait une histoire à raconter plus grande que celle de Martin McGartland». «Dans toutes les guerres, soulignait-elle lors de son passage à Montréal le printemps dernier, il y a toujours quelqu'un qui doit agir contre sa communauté, forcé de prendre une position morale, croyant faire ce qu'il pense être juste... et qui ne l'est pas. C'est pour cette raison que ce personnage est fascinant: plus il pénètre profondément dans cet univers, plus ses choix éthiques deviennent exigeants.»

Pour ce qui est de la position de Kari Skogland sur la figure même de Martin McGartland, elle refuse d'en faire un martyr, et encore plus un saint. Cette neutralité lui semblait nécessaire pour mener à bien ce projet ambitieux, tourné sur les lieux mêmes du drame «bien que Belfast ait énormément changé et soit devenue une ville agréable». Tout au long du travail d'écriture et lors de ses entretiens «avec des gens des deux camps, qui étaient prêts à raconter les choses les moins louables qu'ils avaient faites», elle a d'abord compris que «comme toutes les guerres, c'était une sale guerre», et que dans ces contrées vertes et pluvieuses, «aller contre les intérêts de sa communauté, c'est sans aucun doute la pire des insultes».

C'est pourquoi Martin McGartland est peut-être un héros pour certains (ses informations ont sauvé de nombreuses vies et évité quelques massacres), mais un ennemi pour beaucoup d'autres. La frontière entre les deux perceptions est mince, selon la cinéaste, qui s'est présentée en Irlande du Nord «comme un livre ouvert, désireuse d'apprendre», sachant que le soutien des gens de Belfast était essentiel pour raconter cette histoire avec acuité, sans parti pris tranché. D'ailleurs, elle précise: «Ce n'est pas un documentaire politique, et je ne cherche pas à prendre position. De toute manière, le personnage est tiraillé entre les deux camps, et aucun des deux n'est irréprochable.» En effet, les services secrets britanniques ont parfois délibérément alimenté «les troubles», question de justifier la présence de l'armée en Irlande du Nord.

Ses choix narratifs ne furent pas toujours au goût de Martin McGartland, qui aurait vu le film, mais sûrement pas lors de sa première mondiale au Festival de Toronto, en septembre dernier... «Les échanges avec lui étaient difficiles, dit Kari Skogland. Il a une opinion tranchante sur l'IRA... et une très haute estime de lui-même. Ses positions politiques ne pouvaient pas s'arrimer à mon film, alors qu'il aurait souhaité voir à l'écran sa haine profonde de l'IRA. Je lui ai même demandé s'il voulait que l'on change son nom dans le film, mais il ne le souhaitait pas. Au fil des années, il est devenu de plus en plus amer par rapport à sa communauté, surtout après avoir été victime d'une tentative d'assassinat. Mais comme cinéaste, je dois prendre du recul.»

Au milieu de ce terrain politiquement miné, Kari Skogland demeure convaincue que c'était pour elle la meilleure façon de marcher, et de filmer.

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Collaborateur du Devoir

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