Cinéma - Treize ans de Fantasia

Pierre Corbeil, grand manitou du festival Fantasia
Photo: Pierre Corbeil, grand manitou du festival Fantasia
«Tout ça a commencé presque accidentellement. Nous n'envisagions absolument pas de nous retrouver à la tête d'un événement annuel.» Nous, c'est André Dubois et Martin Sauvageau, les acolytes de la première heure. «On découvrait le cinéma de Hong Kong, celui de John Woo en particulier. Le cinéma japonais a été une autre révélation à cette époque. Naïvement, on s'est dit que ce serait génial de faire connaître ces cinématographies alors peu médiatisées hors de l'Asie. On n'était pas encore à l'ère du DVD et de l'explosion d'Internet.»

Takeshi Miike, que le monde découvrit par le succès de scandale que suscita Audition, doit les premières incursions de son oeuvre en Occident à Fantasia. La démarche des organisateurs était pourtant à la base bien modeste, axée sur la convivialité. «Un immense salon et un écran géant, c'était à peu près ça, l'idée... et les gens sont venus, très nombreux. Et ils ont voulu revenir, et nous aussi.»

Le ton était donné et il s'est maintenu. C'était en 1996. Dès l'année suivante, après un banc d'essai en forme de mise à niveau collective, les trois compères sont revenus avec une offre déjà plus diversifiée. Au fil des ans, pratiquement tous les pays ont été représentés et l'étiquette gore-psychotronique réductrice s'est doucement atténuée pour révéler des oeuvres variées et, faut-il encore le préciser, de qualité. On n'a qu'à penser à Let the Right One In, du Suédois Tomas Alfredson, l'an dernier, ou à Thirst, de Chan Wook-park, présenté cette année en première nord-américaine après un passage contesté à Cannes où il a pourtant remporté le Prix du jury.

«On ne renie pas la branche déjantée de notre programmation. Au contraire, ça fait partie de l'identité de Fantasia. Fantasia a de multiples facettes; on le revendique.» Multiples, en effet, sont les approches, les styles, les tons. «Je suis particulièrement fier des sélections sud-coréenne et japonaise. Il y a un boom cinématographique dans ces pays où les productions locales dament le pion à celles de Hollywood sans chercher à les imiter. Il y a là un beau modèle.»

Un créneau privilégié

Aujourd'hui, Fantasia peut se targuer d'occuper un créneau privilégié dans la kyrielle de festivals montréalais puisque sa programmation riche mais spécialisée n'empiète sur les plates-bandes de personne. Et contrairement à d'autres événements d'envergure qui voient leur taux d'achalandage s'effriter, celui de Fantasia n'a cessé d'aller croissant. Les habitués savent que les salles combles n'y sont pas rares.

Cet engouement, petit à petit, a engendré une vision. «Quand je regarde un festival comme Sundance, j'entrevois les possibilités pour Fantasia: devenir, dans le cinéma de genre, à l'instar de ce qu'eux font avec le cinéma indépendant, "le" rendez-vous des distributeurs et des studios. Pour y parvenir, on doit toutefois être en mesure de mettre en vitrine des morceaux de choix et des invités de marque. Ces derniers sont toujours prêts à venir à Fantasia, mais comme beaucoup vivent en Asie, les coûts de déplacement sont élevés, et ce, même si la plupart ne demandent aucun cachet.» L'équation est simple: le prestige attire le prestige.

C'est ici que se manifeste dans toute sa pertinence l'incontournable question pécuniaire. «Je suis fier de la reconnaissance mondiale dont jouit le festival. On est très chanceux de pouvoir compter sur l'intérêt et le soutien indéfectible du public.» Or il y a des limites aux revenus que peut assurer la vente de billets. «Je suis reconnaissant aux différentes instances institutionnelles qui nous accordent désormais un peu de financement. On est toutefois loin de ce que reçoivent d'autres événements de même envergure qui, eux aussi, souffrent de sous-financement. Tout ça dépend surtout des enveloppes budgétaires gouvernementales consacrées à la culture...»

Bon joueur devant les méandres de la loterie de la subvention, Pierre Corbeil sonne toutefois l'alarme. En effet, tout n'est pas rose, ou plutôt carmin, sous le ciel de Fantasia. Car cette popularité qui ne se dément pas met en lumière le pouvoir d'attraction énorme du cinéma de genre et cette évidence, d'autres villes pourraient en tirer avantage avec un festival de leur cru. «Il y a déjà le Fantastic Fest à Austin, au Texas, et surtout l'After Dark Film Festival, à Toronto, qui nous souffle sur la nuque.» Montréal et Toronto, un festival de films qui en supplante un autre... ça vous rappelle quelque chose? «Fantasia demeure le numéro un en Amérique du Nord, mais pour combien de temps?», lance Pierre Corbeil. Seules les institutions peuvent répondre à cette question qui, espérons-le, saura les intéresser. D'ici là, souhaitons que le chiffre 13 porte bonheur à Fantasia. Compte tenu de la teneur de la programmation mise en avant, c'est tout à fait possible.

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Collaborateur du Devoir

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