Question d'argent

Sasha Grey, une star du porno, tient la vedette du dernier film de Steven Soderbergh, The Girlfriend Experience.
Photo: Sasha Grey, une star du porno, tient la vedette du dernier film de Steven Soderbergh, The Girlfriend Experience.

Elle est à votre service, pour le rêve ou pour le vice, et pour la modique somme de 2000 $ l'heure. De plus, non seulement pouvez-vous vous offrir à ce prix une véritable partie de jambes en l'air, il est également possible de réclamer une «girlfriend experience», un moment intime où le temps est suspendu, fait de bavardages complices, de regards langoureux, de tendresse, avec ou sans sexe.

Chelsea, prostituée de luxe, règne sur Manhattan et trône dans le dernier film de Steven Soderbergh, The Girlfriend Experience, qu'il faut associer à sa veine expérimentale vaguement fauchée (Bubble, Full Frontal) et non à celle des extravaganza tous azimuts (Che, Traffic, Ocean's Eleven). De plus, question d'établir un curieux brouillage des sens, le cinéaste s'est offert les services (cinématographiques!) de Sasha Grey, une star du porno qui, vous l'aurez compris, n'a eu aucun mal à se mettre dans la peau de cette reine de la nuit qui monnaye ses charmes comme d'autres transigent des actions à la Bourse.

C'est d'ailleurs cet aspect purement et strictement économique qui fascine ici Soderbergh. La précision s'avère importante, car ceux qui voudraient apprécier les courbes et les formes de Sasha Grey seront bien déçus, le cinéaste préférant filmer sa froide assurance, sa farouche détermination et son esprit calculateur. Et si elle termine parfois ses engagements au creux d'un lit douillet, c'est surtout dans des restos chic, des bars branchés et des salons feutrés qu'elle expose ses charmes, ainsi qu'une obsession largement partagée pour une économie américaine chancelante avec, comme bruit de fond persistant, les échos de la campagne présidentielle de l'automne 2008.

Cette réflexion sur l'instrumentalisation des échanges humains va bien au-delà de sa dimension sexuelle. Elle semble d'ailleurs contaminer tous les rapports, comme en témoigne le copain de Chelsea, Chris (Chris Santos, le vide gonflé à l'hélium), un entraîneur personnel qui ne se formalise pas de l'emploi du temps de sa compagne. Tout comme elle, avec son corps d'Adonis et son sourire carnassier, il use de sa compétence, mais aussi de ses charmes, pour assurer sa sécurité financière. En fait, ce couple, en apparence dépareillé, cristallise cette fascination aveugle pour l'argent, modulant ainsi sa manière d'aborder les autres. Soderbergh traque avec intelligence cette spontanéité qui s'évapore une fois le contrat respecté, la transaction con-clue, comme en témoigne le début du film, véritable mise en scène d'une fausse quotidienneté amoureuse.

Cet exercice de style, tourné à l'aide d'une petite caméra numérique et ratissant des intérieurs souvent peu ou mal éclairés, n'affiche aucune perversité voyeuriste, exhibant surtout les dessous d'une société plus matérialiste que sexuée, plus intéressée en somme à ouvrir son porte-monnaie qu'à baisser son pantalon. Dans cette pochade luxueuse, ne cherchez pas un quelconque frisson érotique, encore moins une grande parcelle de peau longuement dénudée; comme aux beaux jours de l'ère Bill Clinton, «it's the economy, stupid».

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The Girlfriend Experience

Réalisation: Steven Soderbergh. Scénario: Brian Koppelman et David Levien. Avec Sasha Grey, Chris Santos, Mark Jacobson, Glenn Kenny. Image: Peter Andrews. États-Unis, 2009, 77 min.

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