Entrevue - Pour l'amour du thriller

Diane Kruger dans Pour elle, de Fred Cavayé
Photo: Diane Kruger dans Pour elle, de Fred Cavayé

Même si la ligne téléphonique capricieuse entre Paris et Montréal altérait parfois les propos du réalisateur français Fred Cavayé, elle ne masquait jamais son enthousiasme à défendre à la fois Pour elle, son premier long métrage maintenant en salles au Québec, et sa passion dévorante pour le thriller. Une passion communicative, puisque près de 700 000 spectateurs français se sont pressés aux portes des cinémas pour voir Vincent Lindon passer de professeur de littérature à criminel afin de sortir de prison sa tendre épouse, incarnée par Diane Kruger; plusieurs diront que la superbe actrice allemande au français délicieux mérite bien cela...

D'ailleurs, celle-ci est innocente du crime sordide dont on l'accuse, et la seule personne a en être indiscutablement convaincue, c'est le spectateur. Un choix narratif totalement assumé par le cinéaste et son coscénariste, Guillaume Lemans, celui qui lui a apporté cette idée de quidam devenu gangster par amour et par sentiment de révolte devant une justice aveugle. «Pour moi, c'était indispensable, explique Fred Cavayé au bout du fil. Évidemment, il y a d'autres manières de raconter cette histoire, mais c'est celle-là qui m'intéressait. Je ne voulais pas que le spectateur pense que le personnage de Vincent Lindon fait tout cela pour les mauvaises raisons.»

Cette préoccupation pour le spectateur est constante chez ce friand du film noir, dans son discours et surtout dans sa manière d'aborder son métier. «Je me demande si je ne fais pas une démarche de spectateur en tant que réalisateur, dit-il avec candeur. J'aime faire les films que j'aime voir au cinéma.» Pour cet ancien photographe et scénariste de plusieurs comédies (dont la dernière de Patrice Leconte, La Guerre des Miss), «les bonnes idées sont souvent simples et elles impliquent Monsieur et Madame Tout-le-monde». Celle à la base de Pour elle est d'une grande efficacité, comparable, selon le cinéaste, à certains procédés des spectacles de marionnettes de son enfance où, bien installés dans la salle, «nous étions les seuls à voir le méchant arriver»!

Cette simplicité se reflète également dans ses choix de mise en scène, montrant Paris de manière à ne pas le reconnaître, «pour que l'histoire soit davantage universelle», trafiquant l'architecture et la décoration des prisons françaises. «De l'extérieur, il s'agit d'une véritable prison [celle de Meaux-Chauconin, affichant un style comparable à celui de Le Corbusier], mais certains intérieurs, dont le parloir, ont été refaits en studio et les couloirs sont ceux des sous-sols de la Bibliothèque François-Mitterrand. De toute manière, si vous ne trichez pas un peu, personne n'y croit. Car les véritables prisons ne sont pas aussi grises, même si ça n'enlève rien à leurs aspects terribles. Pour elle, c'est d'abord un thriller: on est un peu dans le réel mais aussi dans quelque chose d'assez cinématographique.»

Un sort enviable

Cet heureux mélange a beaucoup plu à Paul Haggis, scénariste et réalisateur d'origine canadienne (Crash, In the Valley of Elah), qui prépare en ce moment une adaptation hollywoodienne de Pour elle «et qu'il devrait tourner très bientôt», aux dires de Fred Cavayé. Ce n'est pas le premier cinéaste français à connaître pareil honneur (légèrement empoisonné), celui du remake, mais cela ne saurait altérer son bonheur, «content et flatté» que son travail soit entre les mains de Paul Haggis. Évidemment, il ne possède aucun droit de regard mais, dans ce contexte, «vaut mieux que ça soit quelqu'un avec un immense talent comme lui».

Le sort de Fred Cavayé demeure tout de même fort enviable, «plus crédible» au sein de l'industrie, après un premier film bien reçu par le public et la critique, mais gardant la tête froide. «Je dois préserver les mêmes doutes que pour le premier film, confesse le cinéaste. Ne pas me dire: "Le premier a marché, j'ai donc compris des choses." Il me faut rester à l'écoute, garder cette peur de me tromper, pour ainsi me pousser à travailler énormément.» Sans surprise, il m'annonce qu'il prépare un autre thriller, «encore plus musclé que le premier». «Je me suis découvert une vraie passion pour les scènes d'action, mais à dimension humaine. Je voudrais faire un film qui ressemble aux 30 dernières minutes de Pour Elle.» Nul doute que Paul Haggis sera de nouveau curieux de voir le résultat.

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Collaborateur du Devoir

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