Cour aux miracles

Jean-Paul Colmor, le protagoniste de Carcasses, ramasseux de son état et passionné du cossin tous azimuts.
Photo: Jean-Paul Colmor, le protagoniste de Carcasses, ramasseux de son état et passionné du cossin tous azimuts.

Tournevis à la main et marteau aux abois, un homme mûr s'affaire devant les vestiges d'une bagnole endommagée. Une succession d'images similaires révèle un cimetière de voitures ou, pour appeler les choses par leur nom, une «cour à scrap». Le protagoniste: Jean-Paul Colmor, ramasseux de son état et passionné du cossin tous azimuts. Le lieu: Colmor pièces de voitures antiques, où se pointeront éventuellement clients et visiteurs impromptus. Bien reçu à Cannes, où il était présenté dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs, Carcasses, de Denis Côté, ennuiera ou envoûtera le public sans demi-teintes possibles. J'ai pour ma part été séduit par la proposition où flottent les influences conjuguées de Pierre Perrault et de Werner Herzog mais où, surtout, s'affirme la signature de Denis Côté, cinéaste doué et sans compromis. Pour cinéphiles exigeants et aventuriers du septième art.

D'emblée, on croit avoir affaire à un documentaire classique s'attardant à un personnage coloré, rôle que remplit à merveille M. Colmor. C'est par le truchement de deux visites que se brouille le rapport au réel ou, plutôt, au factuel. Car Carcasses ne souscrit à aucun genre précis (c'est là une de ses vertus) et relève à égale mesure du documentaire et de la fiction, sans que le terme «docu-fiction» lui convienne pour autant. Un bel ovni, si vous voulez.

La première partie s'attarde à documenter le quotidien du sujet. Par une série de plans fixes toujours très soignés (le film n'est composé que de cela), Denis Côté parvient à extraire la beauté qui sommeille dans la ferraille envahie par les herbes folles et le chiendent. Certaines séquences, dont celle où s'élève puis se meut dans le vent la toile blanche d'un vulgaire abri «Tempo», libèrent une charge élégiaque inattendue, brève et prenante. En misant sur une approche contemplative aussi discrète qu'attentive, l'auteur arrive à transcender le banal puisqu'il se donne le temps d'y voir surgir le poétique, qu'il capte et rend sans autre artifice que la beauté du cadre.

Je mentionnais plus tôt Perrault et Herzog, le premier, celui de La Bête lumineuse, parce qu'il serait certainement tombé sous le charme de Jean-Paul Colmor, et, le second, pour le dernier volet du film, qui flirte avec l'onirisme par le truchement de quatre jeunes trisomiques errants qui viennent squatter la propriété du protagoniste. Peut-être ai-je la cinéphilie dérangée, mais je n'ai pu m'empêcher de voir planer le spectre de Even Dwarfs Started Small. Qu'il s'agisse d'un choix concerté ou d'une décision libre de tout bagage cinématographique, cette portion m'a particulièrement plu. Surtout qu'elle survient après ce qui constitue selon moi le seul point faible du film, soit le passage un rien plaqué où deux jeunes filles trop manifestement conscientes de la caméra adressent au maître de céans quelques questions manquant de naturel. Et si ces interrogations explicitées font probablement écho à celles d'une partie du public, leur énonciation confère à cette séquence une dimension didactique qui jure avec l'ensemble, plus volontiers impressionniste. Or c'est justement ce ton que retrouve Carcasses dans ses vingt dernières minutes, réservant du même coup certains de ses plus beaux moments pour la fin.

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Collaborateur du Devoir

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Carcasses

Scénario et réalisation: Denis Côté. Avec Jean-Paul Colmor, Étienne Grutman, Célia Léveillé Marois, Charles-Élie Jacob, Mark Scanlon, Julie Rouvière, Anne Carrier. Photo: Iljo Kotorencev. Montage: Maxime-Claude L'Écuyer. Son: Frédéric Cloutier. Québec, 2009, 72 min.