Là-bas mon pays

Où vas-tu Moshé? est à prendre comme une métaphore, voire une fable.
Photo: Où vas-tu Moshé? est à prendre comme une métaphore, voire une fable.

1963. Le Maroc a obtenu son indépendance et le colonisateur français s'est retiré. Juifs et musulmans reprennent la cohabitation sans tierce partie. Dans le village de Bejjad, la religion, fût-elle celle des enfants de YHWH ou celle d'Allah, a tôt fait de faire naître des tensions. L'objet de discorde? Un bar, lieu de perdition par excellence. Les élus musulmans ne peuvent le faire fermer tant que vivent dans le hameau des non-musulmans. Or les juifs, craignant les répercussions de l'instabilité politique, sont justement encouragés à s'exiler. L'exode a d'ailleurs commencé, d'abord clandestinement puis de manière officieuse. L'harmonie devrait donc régner... n'était Shlomo qui, incapable de quitter la terre de ses ancêtres, joue bien malgré lui les empêcheurs de tourner en rond.

Où vas-tu Moshé? est à prendre comme une métaphore, voire une fable. Bejjad, on le devine, se veut un microcosme. Son unique bar marque la division entre les deux peuples, mais place également en exergue leurs contradictions. Mustapha, le tenancier, ira jusqu'à mentir à Shlomo afin de le retenir à Bejjad. De même, les instances musulmanes tenteront de monnayer le départ de ce dernier. Le commentaire sur l'hypocrisie et la religion n'est pas neuf et, tout athée que je sois, je demeure un partisan convaincu de la nuance et des demi-teintes.

À cet égard, Hassan Benjalloun évite les écueils de l'indignation en plantant des personnages tridimensionnels au centre de situations qui auraient autrement pu sembler conventionnelles. Ainsi, ces petits miracles de vérité que sont Shlomo et sa bande confèrent au film un air d'authenticité qui ne se dément pas. Quelques touches d'humour allègent ici et là le récit qui, bien qu'il traite d'un sujet sensible, épidermique pour l'une et l'autre confession, ne cherche jamais à désigner un bon et un méchant. Là encore, les personnages, et sans doute aussi leurs interprètes, font en sorte qu'il est impossible de ne pas comprendre les motivations de chacun, lesquelles tirent leur source dans des textes religieux qu'on peut interpréter à loisir. La scène où le voisin musulman demande à sa femme de piger dans son tajine pour nourrir un Shlomo malade est éloquente: «L'imam a dit de ne plus lui parler!», objecte l'épouse. «Le Prophète a dit d'aider jusqu'à ton septième voisin», de répondre calmement le mari. Savoureux.

Le film de Benjalloun n'est certes pas sans défauts. Malgré sa petite heure et demie, Où vas-tu Moshé? s'étire indûment par moments, surtout vers la fin du deuxième acte, une fois que tout le monde est parti et que Shlomo devient le pion de Mustapha. On assiste alors à quelques scènes où l'on voit la fille du premier lui écrire afin de lui décrire les conditions de l'exode puis l'arrivée en France qui ne tient pas ses promesses. Très intéressante au plan historique, cette portion est cependant mal intégrée et le recours aux lettres comme liant apparaît un brin plaqué. En ces occasions, c'est un peu comme si deux intrigues se disputaient le film. Or le fait que l'action soit plus manifestement centrée à Bejjad ne fait qu'exacerber cette impression de scission narrative. Cela étant, Où vas-tu Moshé? met en avant une somme beaucoup plus appréciable de qualités, à commencer par un dénouement d'une irrésistible ironie.

***

Collaborateur du Devoir

***

Où vas-tu Moshé ?

Scénario et réalisation: Hassan Benjalloun. Avec Simon Elbaz, Rim Chemanou, Abdelkader Lotfi, Hassan Essakalli, Mohamed Tsouli. Photographie: Kamal Derkaoui. Montage: Aube Foglia. Musique: Ned Bouhalassa. Maroc-Canada, 2008, 90 min.

À voir en vidéo