Un pied dans l'abîme, un pied dans l'avenir

Le réalisateur Nuri Bilge Ceylan parvient à traduire le blues d’histoires de vie en point de rupture: un pied dans l’abîme, un pied dans un nébuleux avenir.
Photo: Le réalisateur Nuri Bilge Ceylan parvient à traduire le blues d’histoires de vie en point de rupture: un pied dans l’abîme, un pied dans un nébuleux avenir.

Le Turc Nuri Bilge Ceylan est l'un des meilleurs cinéastes contemporains. Ses trois derniers films avaient concouru à Cannes; le premier, Usak, lauréat du Grand prix du jury et du laurier d'interprétation masculine, le second, Climats, et le troisième, ce Trois singes, qui lui valut le prix de la meilleure réalisation. Toujours avec des plans séquence souvent fixes, des cadrages exceptionnels, une trame sonore qui prend le relais des mots, et une grâce râpeuse, il parvient à traduire le blues d'histoires de vie en point de rupture: un pied dans l'abîme, un pied dans un nébuleux avenir.

Chantre du non-dit, de la fluidité de l'image, ce cinéaste qui se recommande de Bresson et cumule les clins d'oeil à L'Argent, dernier film du cinéaste français, perce les secrets de coeurs jusqu'au malaise, dans un univers machiste, où la femme possède ses armes à l'intérieur d'une marge restreinte, qui la maintient en danger et sous domination masculine.

Les Trois Singes est le meilleur film de Nuri Bilge Ceylan, ou du moins le plus complexe, le plus audacieux, car il détourne les codes du film noir pour les insérer dans la lenteur de ses plongées psychologiques. Sa construction repose sur des mensonges superposés comme des poupées russes, dont il traque les déchirements en s'amusant à y insérer des combines financières. Au centre du film, un quatuor: le mari, la femme, le fils, l'amant. Aussi: la cinquième roue du carrosse, un pauvre hère ballotté partout, destiné à éponger le dernier leurre de la série.

Rarement mélodrame aura-t-il été joué sur une note aussi juste. D'accident en tromperie, de tromperie en assassinat, avec une note d'humour noir, l'omerta règne sur ce film, à travers le projecteur braqué sur cette famille effilochée d'Istanbul qui garde un secret: la mort d'un des fils, jamais dénouée. Mais aussi cet accident de la route, dont le mari accepte de payer le prix en prison à la place du politicien, son patron, ce personnage énigmatique et fuyant qui nous échappera trop vite.

Lieu principal de l'action: un appartement assez minable, que les plans remarquables aux cadrages toujours magiques transforment en scène de tragédie grecque. Le grand fils Eyüp (Asmet Rifat Sungar) accumule les mauvais coups et réclame de l'argent à la mère, laissant un nouveau drame se mettre en branle. Et les signes parlent: un téléphone introuvable dans un sac féminin, une cigarette malencontreuse dans le cendrier, tout bascule jusqu'à l'infidélité de l'épouse avec le patron. Et la brutalité des réactions masculines, le sourire narquois de la femme transforment une tension insupportable en de terribles affrontements. Les gros plans scrutent la souffrance. Et Hatice Aslan dans la peau de l'épouse qui s'éprend d'un autre, mais aussi Yavuz Bingöl en mari trompé, en employé manipulé qui manipulera à son tour, en père désespéré, deviennent un miroir des sentiments poussés à leur paroxysme.

Tout cela sur des scènes fulgurantes, qui mêlent la beauté du Bosphore aux larmes et aux élans d'amour. Sans réponses au bout du chaos. Ceylan est trop subtil pour les offrir.

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Les Trois singes

(Three Monkeys)

Réalisation: Nuri Bilge Ceylan Scénario: Ebru Ceylan, Ercan Kesaf, Nuri Bilge Ceylan. Avec Yavuz Bingöl, Hatice Aslan, Ahmet Rifat Sungar, Ercan Kesal. Image: Gokhan Tiryaki. Montage: Ayhan Ergürsel, Bora Goksingöl, Nuri Bilge Ceylan.

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