Harem secret

Lizzie Brocheré et Olympe Borval dans Le Chant des mariées, de Karin Albou
Photo: Lizzie Brocheré et Olympe Borval dans Le Chant des mariées, de Karin Albou

L'élégant film de la Française Karin Albou, Le Chant des mariées, nous parvient après La Petite Jérusalem, ce pas de deux féminin situé dans une communauté juive de Paris. Karin Albou possède un regard, une délicatesse de ballerine posée sur l'altérité, sur la condition féminine en ses recoins d'aliénation et ses soubresauts d'insurrection.

Cette touche si légère et sensible, présente plus magistralement dans certains films de femmes, comme Brodeuses ou Lady Chatterley, faite de sensualité douce, de pudeur, imprègne l'univers de Karin Albou. On entre dans son monde comme on pénètre un harem secret, tout en confidences chuchotées, en mode mineur toutefois. Il ne manque qu'un tonus supplémentaire pour élever ses oeuvres à des sphères supérieures. Mais ses sonates s'offrent des accents si harmonieux...

Le Chant des mariées évoque aussi certains films du Tunisien Ferid Boughedir, Halfaouine, entre autres, qui brossait finement le passage d'un jeune garçon à l'âge adulte, avec transfert du monde des femmes à celui des hommes.

Soubresauts politiques

Cette fois, la trame intime se nourrit de soubresauts politiques. L'action se déroule à Tunis, en pleine Deuxième Guerre mondiale, et aborde les drames de la ségrégation. Place à deux adolescentes amies d'enfance, l'une juive, Myriam (Lizzie Brocheré), l'autre musulmane, Nour (Olympe Borval), bientôt entraînées dans le chaos de l'invasion allemande. Si le scénario se révèle parfois assez démonstratif dans sa marche implacable de la guerre qui broie les vies, tous les segments des rapports intimes dégagent une vraie grâce. D'autant plus que les très jeunes interprètes, surtout Olympe Borval, au jeu toujours juste, sont convaincantes.

Ces caresses que s'offrent les deux adolescentes au début, ces touchers délicats trouvent leur pendant dans les glissements de l'image au montage fluide. Avec une luminosité, des rituels patiemment exposés comme l'épilation du pubis de la future mariée, vrai viol, les étreintes cachées, les prières, les mariages arrangés, avec leur poids de surprises. La découverte de l'érotisme se trouve au centre du film, mais aussi l'apartheid entre les hommes et les femmes, celles-ci destinées à la soumission, qui parfois se rebiffent.

Le Chant des mariées dévoile aussi l'épisode mal connu de l'occupation de la Tunisie et de l'exode des Juifs, brutal, là comme ailleurs. Car autour des deux jeunes filles, l'une musulmane, qui ne peut étudier, l'autre juive, bientôt persécutée, un monde d'hommes impose ses lois, qu'elles sauront déjouer après que la Grande Histoire eut fait basculer les destins. Une peinture intimiste, qui dépasse le cadre un peu manichéen de sa trame, au fil de ses très nombreux moments de grâce.

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Le Chant des mariées

Réalisation et scénario: Karin Albou. Avec Lizzie Brocheré, Olympe Borval, Najib Oudghiri, Simon Abkarian, Karin Albou. Image: Laurent Brunet. Musique: François-Eudes Chanfrault. Montage: Camille Cotte.

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