Blues de fin du monde

Avec Suzie, Pascale Bussières et Micheline Lanctôt en sont à leur troisième collaboration au cinéma. En plus de réaliser le film, Lanctôt y joue une femme éprouvée qui recueille dans son taxi un enfant autiste négligé par ses parents.
Photo: Avec Suzie, Pascale Bussières et Micheline Lanctôt en sont à leur troisième collaboration au cinéma. En plus de réaliser le film, Lanctôt y joue une femme éprouvée qui recueille dans son taxi un enfant autiste négligé par ses parents.
Pascale Bussières trouve que Suzie, le dernier film de Micheline Lanctôt, ressemble à une oeuvre de l'Europe de l'Est, roumaine plus précisément. À cause du climat urbain, de l'atmosphère nocturne, du réalisme marié à des détails insolites. Elle n'a pas tort, d'ailleurs. La cinéaste n'y avait pas songé, mais elle estime finalement que la misère humaine ici à l'écran est la même que celle à l'Est. «Taxi Blues du Russe Pavel Lounguine fut une de mes références en écrivant Suzie.»

Suzie était déjà fin prêt le printemps dernier, mais la faillite de Christal Film et le rachat de son catalogue québécois par Séville ont bousculé le calendrier et repoussé sa sortie. Ce qui irrite sa réalisatrice, bien entendu. Par-dessus le marché, la clôture des deux salles d'Ex-Centris empêche Suzie d'y trouver sa niche naturelle.

Blessés

Ce film noir, blues de fin du monde, met en scène une femme éprouvée qui recueille dans son taxi un enfant autiste négligé par ses parents un soir d'Halloween. Micheline Lanctôt aime diriger à l'instinct, sans trop répéter en amont, usant de longs plans-séquences, sur un rythme de lenteur. «Les plans lents permettent de créer une tension... et sont plus économiques. Ils exigent moins de prises.»

Pour sa troisième collaboration au cinéma avec Micheline Lanctôt, Pascale Bussières incarne la mère de l'enfant, en crise de nerfs. Lors du tournage de Sonatine, en 1985, elle était une adolescente de 13 ans, sans formation d'interprète, lancée par ce film et sa cinéaste. Dans Deux actrices, elle avait 25 ans et des problèmes de jeune femme. Avec Suzie, elle frôle la quarantaine et rien ne va plus. «Mais ce pourrait être le même personnage à trois âges de sa vie, précise la comédienne. Les trois films possèdent une unité de style. Intemporels et universels, ils parlent d'amour, de différence, d'incommunicabilité et leur bande-son est capitale.»

Pascale aime tourner la nuit. «Les synapses sont plus ouvertes qu'à 8h du matin. Par ailleurs, les plans-séquences exigent beaucoup d'un comédien. Tu te vides chaque fois, surtout dans la peau d'une mère en crise.»

But de la cinéaste pour ce Suzie: par-dessus tout, éviter le mélo, facile à implanter avec un enfant otage d'une crise parentale. Elle avait lu sur l'autisme et parlé avec une de ses nièces familière de cette pathologie. «Mais il s'agit davantage d'une métaphore que d'un cas clinique. La femme que j'incarne et l'enfant se ressemblent beaucoup, repliés sur eux-mêmes, blessés.»

L'interprète de La Vraie Nature de Bernadette avait écrit le rôle de la femme chauffeuse de taxi pour elle-même. Après réflexion toutefois, elle avait décidé de l'offrir à quelqu'un d'autre, effrayée à l'idée de devoir se partager des deux côtés de la clôture. Puis, la cinéaste a plongé. «Après tout, après avoir inventé le personnage, je n'avais pas besoin de me diriger.»

Gabriel Gaudreault, qui joue le petit garçon, lui fut suggéré par une conseillère avisée. «Il était singulier, atypique, m'a affirmé d'entrée de jeu: "J'ai fait trois ans de karaté et j'ai jamais été battu!» C'était lui. En situant l'histoire un soir d'Halloween, alors que plusieurs silhouettes sont masquées, Micheline Lanctôt voulait montrer des personnages en lutte, tourmentés, dans un univers hostile à l'atmosphère angoissante. Par effleurements: un sac de papier sur une tête, des citrouilles écrasées, des êtres sortis on ne sait d'où sous des travestissements impossibles, devenant soudain agressifs...

Autre touche insolite: les parties de poker dans une pièce mystérieuse. «Les acteurs ne connaissaient rien au poker, alors on a demandé à Nanette Workman, joueuse professionnelle, de nous conseiller, puis je lui ai offert de tenir un rôle. Elle a mené le jeu de façon parfaite.»

Financé par les volets indépendants de Téléfilm et de la Sodec, tourné avec une caméra HD, Suzie a hérité d'un budget restreint (1,14 million). «Avec une production indépendante, je contrôle mes moyens, je tourne de façon plus régulière, mais sans avoir suffisamment de jours de tournage. La HD, ça coûte moins cher, la caméra et l'éclairage sont plus sensibles. C'est sûr que je préfère la pellicule, mais jamais je n'aurais pu tourner ce film en 35 mm avec pareil budget. Sa mécanique est trop lourde.»

Micheline Lanctôt a écrit un autre scénario, déposé auprès des institutions, et espère tourner l'été prochain, si son projet est accepté. Pascale Bussières possède son propre scénario en développement, où elle s'est donné un rôle et qu'elle songe à réaliser. Suzie, dont la sortie a si longtemps traîné à cause des aléas d'une crise de distributeurs, appartient déjà, côté création, à leur histoire ancienne.

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