Il fait toujours beau quelque part

Dire une chose et en penser une autre: voilà qui résume, sans le simplifier, l'art d'Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, ce merveilleux tandem du cinéma français qui depuis plus de 15 ans l'illumine de son humour pince-sans-rire, de son sens aigu de l'observation et surtout de son intelligence vive. Dès leurs premières collaborations avec Alain Resnais (Smoking / No Smoking, On connaît la chanson) et surtout lorsque Jaoui a pris place derrière la caméra (Le Goût des autres, Comme une image), leur petit monde d'intellos névrosés et de frustrés sympathiques nous est devenu aussi familier que celui d'un Woody Allen — et dont les deux créateurs se réclament, à juste titre.

Chez Jaoui-Bacri, chaque film devient une traversée des apparences, un jeu de va-et-vient qui n'est pas sans risques lorsqu'il s'agit d'accéder aux finesses de la culture ou aux délices de la notoriété. La mécanique demeure la même dans Parlez-moi de la pluie, mais le cadre s'est déplacé vers les beautés rugueuses du sud de la France, et pas nécessairement sous un soleil de plomb: «le temps est pourri» pour ces personnages qui tentent d'échapper aux ondées, et surtout aux bourrasques du racisme ordinaire, du mensonge politique et des névroses familiales.

Ces perturbations sont provoquées par l'arrivée d'Agathe Villanova (Jaoui, snob et chiante, c'est un plaisir renouvelé), féministe récemment convertie à la politique active et qui se présente aux prochaines élections dans sa région natale; le choix du lieu ne l'enchante pas, car il lui fut imposé. Michel Ronsard (Bacri, lourdaud à souhait, un air connu), soi-disant grand reporter, et Karim (Jamel Debbouze, présent sans voler la vedette), un ancien stagiaire du journaliste devenu réceptionniste dans un hôtel, veulent la suivre pour un film célébrant la réussite des femmes. Celle d'Agathe est indéniable et contraste avec l'existence morose de sa soeur Florence (Pascale Arbillot, plus irritante que crédible), mariée à un philosophe du dimanche et pleurant encore (de rage) la mort de leur mère, celle qui allait ramener avec eux d'Algérie sa fidèle servante et son fils... Karim. Entre lui et Agathe, il y a de la tension dans l'air, tout comme entre Michel et Florence, mais d'une tout autre nature.

La manière Jaoui-Bacri, c'est aussi celle des dialogues finement ciselés et, surtout, de ce talent délicat à esquisser des personnages secondaires qui ne font pas que graviter autour des stars. Petite employée d'hôtel, paysans en colère ou amoureux négligé par sa copine politicienne, ils affichent tous une évidente humanité, prennent la place qui leur revient. Cette habileté est à nouveau confirmée, surtout dans cette illustration du malaise français par rapport à son passé colonial en Algérie.

Là où le confort commence à devenir routine, c'est dans ce calibrage des émotions et des effets, Jaoui se refusant aux excès, filmant avec la distance des observateurs lointains. La petite musique du duo devient parfois une ritournelle prévisible, égratignant poliment la surface des choses, des réputations, des étiquettes. En somme, une propension à l'élégance pour un film qui se perd dans les méandres d'intrigues amoureuses anecdotiques, diluant le potentiel d'ironie qui fait aussi partie des qualités méritoires du tandem. Dans Parlez-moi de la pluie, les orages du cynisme devant les vanités de notre époque ne provoquent pas beaucoup de fracas. Comme quoi il fait toujours beau quelque part, même dans les films d'Agnès Jaoui.

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Collaborateur du Devoir

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Parlez-moi de la pluie

Réalisation: Agnès Jaoui. Scénario: Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Jamel Debbouze, Pascale Arbillot. Image: David Quesemand. Montage: François Gédigier. France, 2008, 98 min.

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