Dérives, façon argentine

Ce film très fin, sorte de blues de la cinquantaine, à la Woody Allen, façon argentine, aborde le vide existentiel. Les enfants sont partis est réalisé par Daniel Burman, chef de file de la nouvelle vague argentine, doté d'une signature extrasensible (on lui devait déjà Le Fils d'Élias et Les Lois de la famille, tous deux sélectionnés aux Oscar). Cinéaste de l'intime, de la famille, du moment charnière où tout bascule et où les failles se révèlent, Burman jongle avec le réalisme magique, si collé à l'âme argentine, mais par toutes petites touches, ouvrant la porte sur des univers intérieurs, parfois oniriques, plus réels que le réel sur un scénario intelligent qui insinue davantage qu'il n'explique.

Les enfants sont partis s'appuie sur une trame toute simple et deux grands acteurs. Cécilia Roth, l'actrice de Tout sur ma mère d'Almodóvar, et Oscar Martinez, grand comédien argentin, incarnent le couple épuisé par sa longue course de vie, désemparé après le départ de leur dernière fille. Un couple qui dérive, et où chacun tente de réaliser ses fantasmes, avec plus ou moins de bonheur. Ça se joue avec des ellipses, des fractures étranges, qu'il faut être attentif à décoder. La caméra entre dans l'esprit du héros réfugié dans son monde, et des scènes oniriques chantées, très courtes, remplies d'imagination, prennent le relais de l'action.

Leonardo, célèbre écrivain en panne d'inspiration (excellent Oscar Martinez), ennuyé par les conversations décousues des amis de son épouse, reluque une jolie fille, qui deviendra sa dentiste, fantasme de son démon du midi. Il communique aussi avec un ami imaginaire, le sage docteur Spivack (Arturo Goetz). Qui est réel et qui est fictif dans l'entourage de cet homme troublé? Au spectateur de deviner. Quant à Cécilia Roth, en Martha dispersée, entourée, se grisant d'un retour aux études et d'amitiés arrosées pour oublier sa jeunesse qui fuit, elle dégage cette ironie de biais qui empêche son personnage de sombrer dans la superficialité.

Avec une amertume, une ironie, et ce pinceau juste et subtil pour traduire le vide d'existences en quête d'elles-mêmes, Daniel Burman s'attaque à la tâche difficile de capter des signes plus évocateurs que les mots. Parfois, la mise en scène s'étiole un peu et le montage aurait gagné à un certain resserrement, mais le scénario demeure brillant, et ce portrait juste ne cherche jamais l'esbroufe. Il s'accroche à la menace muette d'un avion israélien passant au-dessus du couple en voyage, au livre du gendre que l'écrivain n'arrive jamais à lire, à une chanson absurde célébrant la beauté de Martha par un ancien amant, à un avion téléguidé qui dit la nostalgie d'un autre âge. Les enfants sont partis tient de la sonate mélancolique, sur un dénouement de lumière.

***

Les Enfants sont partis (El nido vacio) (The Empty Nest)

Réalisation: Daniel Burman. Scénario: Daniel Burman, Daniel Hendler. Avec Oscar Martinez, Cecilia Roth, Arturo Goetz, Inés Efron, Jean-Pierre Noher. Jean Pierre Noher. Image: Hugo Colace. Montage: Alejandro Brodersohn. Musique: Nicolas Cota.

À voir en vidéo