La balade des paumés

Ce n'est ni une comédie burlesque, ni un essai philosophique, ni un regard sociologique, ni un road-movie respectant à moitié les limites de vitesse. En fait, c'est un peu tout cela à la fois, sans doses excessives. Dans Adrift in Tokyo, le cinéaste japonais Satoshi Miki nous propose une promenade dans les rues de cette ville tentaculaire mais rarement au pas de course, et encore moins en voiture.

Il faut souligner aussi que les deux compagnons de route ne se ressemblent en rien, du moins au début de leur périple tranquille (mais pas toujours) à travers la ville. Fumiya (Jô Odagini, surnommé le «Johnny Depp japonais», mais qui est parfois plus près d'Adam Sandler...), un étudiant qui pourrait se confondre à la foule des grévistes de l'UQAM, possède plus de dettes que de diplômes. Il reçoit la visite d'un dénommé Fukuhara (Tomokazu Miura, candide et cabotin), collecteur qui ne badine pas avec les retards. Or, peu de temps avant la fin de l'ultimatum, il propose au jeune paumé un autre moyen d'effacer son ardoise, et même d'obtenir un léger bénéfice: marcher avec lui dans les différents quartiers de la ville avant de se rendre à la police pour le meurtre de sa femme.

Leurs étranges pérégrinations, ponctuées de rencontres parfois insolites ou foudroyantes, provoquent chez le jeune homme une curieuse nostalgie, celle d'une enfance marquée par l'absence d'un cadre familial rassurant et de petites humiliations amoureuses. De duo dépareillé ils deviennent peu à peu complices dans ce manège d'émotions contradictoires et de situations incongrues, dont la reconstitution d'une fausse famille idyllique. En contrepoint, les collègues de la femme de Fukuhara commencent à s'inquiéter — c'est là un grand mot... — de son silence et décident de partir à sa recherche; une quête bien intentionnée, mais drôlement mal coordonnée.

Dans Adrift in Tokyo, les visées des personnages sont sans cesse transformées par une foule de petits événements qui ralentissent ainsi leur course. Cette nonchalance amusante leur donne l'occasion de discourir sur une foule de sujets, qu'il s'agisse de l'hypocrisie sociale (le collecteur est aussi engagé comme «figurant» à un mariage pour augmenter artificiellement le nombre de convives autour des nouveaux mariés), des aléas de la vie de couple ou celle d'une famille disloquée.

Satoshi Miki ne cherche jamais le rire gras et facile. Ses personnages, des funambules sur le fil ténu d'une existence dérisoire, traversent le film avec beaucoup de délicatesse. Les truands ne sont jamais que de sombres crapules et les écervelés, à défaut d'avoir beaucoup de gros bon sens, finissent par montrer une touchante sensibilité. Rarement les vertus de la marche à pied auront été célébrées avec une telle tendresse.

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Collaborateur du Devoir

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Adrift in Tokyo

Réalisation et scénario: Satoshi Miki. Avec Jô Odagini, Tomokazu Miura, Kyôlo Koizumi, Yuriko Yoshitaka. Image: Souhei Tangawa. Montage: Nobuyuki Takahashi. Musique: Osamu Sakaguchi.

Japon, 2007, 101 min. v.o. avec sous-titres anglais.

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