Les cinéastes argentins veulent réaliser des films comme on écrit des livres

Buenos Aires — Il y a dix ans, en 1999, Pablo Trapero remportait le prix du meilleur réalisateur pour Mundo Grua au terme du premier Festival international de cinéma indépendant de Buenos Aires (Bafici). Le nouveau cinéma argentin était né. Du 25 mars au 5 avril dernier, le Bafici a une fois de plus investi la capitale argentine. Pour une fois, les salles qui présentaient la production indépendante nationale étaient pleines. C'est l'un des nombreux paradoxes du cinéma argentin: tout au long de l'année, il peine à exister face à la concurrence hollywoodienne qui accapare les quatre cinquièmes du marché. Mais pendant le Festival, il concentre l'attention du public, plus de 200 000 spectateurs, et des médias — les quotidiens lui consacrent des pages entières.

Le Bafici propose des films du monde entier, par centaines, mais aussi 59 films argentins de tous formats. Cette année, en l'absence des grands anciens Trapero (37 ans), Lucrecia Martel (42 ans) ou Lisandro Alonso (34 ans), sélectionnés l'an passé à Cannes et qui n'avaient pas de nouveaux films à présenter, une nouvelle vague a envahi les écrans, plus radicale, souvent en rupture ouverte avec le fragile système de production argentin, qui a entrepris de réaliser des films comme on écrit un livre, sans répondre de rien à personne.

Ces très jeunes cinéastes ont réalisé des films pour des sommes qui suffiraient à peine à payer un jour de cantine sur un tournage hollywoodien. Ils ont en commun cette économie ascétique, mais ils offrent des films très dissemblables. Le critique et programmateur Luciano Monteagudo a discerné un groupe parmi eux, responsable de films «sophistiqués et hermétiques». Issus de la FUC, l'université du cinéma dont sont déjà sortis leurs aînés, Mariano Llinas, Matias Piñeyro ou Alejo Moguillansky doivent autant à Jacques Rivette qu'à Jorge Luis Borges.

Todos mienten (Tout le monde ment) de Piñeyro, montre un groupe de jeunes artistes mettant en scène leur propre vie en convoquant tous les grands personnages de l'Argentine du XIXe siècle, le politicien écrivain Sarmiento et le dictateur Rosas. Llinas avait présenté l'an passé Historias extraordinarias (un long métrage de plus de quatre heures, une exception dans un paysage où les films atteignent rarement les 90 minutes), qui a été à la fois un succès public (il est toujours présenté à Buenos Aires) et un manifeste en faveur d'une autre manière de produire. Llinas et ses disciples refusent de passer par le système d'aides mis en place par l'Institut national du cinéma, l'Incaa, et par la chasse aux financements internationaux qui ont permis à Lucrecia Martel ou à Pablo Trapero de produire La Leonera ou La Femme sans tête, leurs films cannois.

«C'est une attitude "programmatique"», explique Luciano Monteagudo. Mais elle n'est pas seulement le fait de ces jeunes gens. Des cinéastes plus avancés dans la carrière tournent le dos au système qui a permis le développement du cinéma argentin. Gonzalo Moreno a présenté El Custodio à Berlin en 2006. Le film y a remporté un prix. Mais il s'apprête maintenant à revenir à une économie plus modeste. Il raconte: «Le premier jour du tournage d'El Custodio, j'ai découvert trois camions. Je n'en avais pas besoin pour filmer un type qui attend seul dans la rue.»

Julia Solomonoff concourait dans la compétition internationale avec El Ultimo Verano de la Boyita (Le Dernier Été de la Boyita, une petite caravane). Son premier film, Hermanas, avait coûté un million de dollars, avait été coproduit avec l'Espagne et été distribué par Buena Vista Argentine, filiale du groupe Disney. «J'ai voulu retrouver la légèreté et la joie du court métrage», dit-elle pour expliquer que El Ultimo Verano n'ait coûté que 500 000 $, qu'il ait été tourné en numérique HD, et qu'il se soit fait sans acteurs connus.

Les projets présentés lors de l'atelier de production du Festival étaient du même ordre de grandeur. Juan Villegas, qui avait réalisé avec Sabado l'un des films fondateurs du nouveau cinéma argentin, se propose de réaliser son prochain film pour 100 000 $. Sergio Wolf, le directeur du Bafici, se réjouit de cette attitude: «Le système des coproductions internationales et de l'aide de l'Incaa ralentit la création», déplore-t-il, en citant l'exemple de Celina Murga (Ana et les autres), qui a mis cinq ans à réaliser son second film, Una Semana Solos. Présenté à Venise en 2008, bénéficiant du patronage de Martin Scorsese, ce long métrage n'a toujours pas été distribué.

Les jeunes cinéastes argentins préfèrent donc prendre des raccourcis, au risque de présenter des films inaboutis, sans éclairage, filmés sur des supports qui limitent les possibilités esthétiques. Ce qui n'empêche pas la jeunesse de Buenos Aires de se presser aux projections.

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