Entre blues, rage et espoir

Spike Lee
Photo: Jacques Grenier Spike Lee

Il est apparu hier soir un peu en coup de vent devant les médias, avant de rencontrer le public pour la projection de Miracle at Santa Anna, son dernier film. Une casquette vissée au cap. On s'attendait à ce qu'il lance un anathème, comme au dernier Festival de Toronto lorsqu'il accusait Clint Eastwood de ne pas avoir mis assez de soldats noirs dans The Flags of Our Fathers. Il arrive par la porte d'à côté, précise détester les étiquettes dont des inconnus l'affublent: activiste, pamphlétaire et polémiste, entre autres (même s'il l'est souvent). «Je ne suis ni Malcolm X, ni Che Guevara», proclame-t-il. Je veux juste faire des films qui font réfléchir.»

Applaudissant l'arrivée d'Obama au pouvoir, il ne s'imagine pas faire un film sur lui. «La réalité est meilleure que n'importe quel film.» Spike Lee sait bien qu'une société ne change pas d'un coup de baguette magique, appelle à la vigilance, mais quand il voit tous ces gentils couples blancs déambuler dans Harlem avec leurs bébés, il trouve que les temps ont quand même changé et que l'espoir fait vivre, quant au reste.

Lorsqu'on est fils de jazzman et d'une institutrice, quand on démarre sa vie dans une Géorgie où les droits civiques sont encore bafoués, quand on grandit à Brooklyn, surtout quand on s'appelle Spike Lee, avec en poche un diplôme de l'École de cinéma de New York, on est armé pour dénoncer et pour créer le tollé. En 1992, Malcolm X (avec Denzel Washington), portrait complaisant du violent leader noir américain, demeurera son plus grand succès commercial.

Les Noirs américains réclamaient un champion poids lourd noir pour exprimer leur blues et leur rage. Il y avait eu Sidney Poitier, dans une veine plus douce. Spike Lee prit le relais, en une époque de contestation sanglante.

«Les deux films qui ont vraiment changé le cours des choses pour les Noirs américains au cinéma, estime-t-il: She's Got to Have it que j'ai réalisé en 1986 et Hollywood Shuffle de Robert Townsend en 1987. Après, ça a décollé.»

Son dernier film, Miracle à Santa Anna, sur fond de Deuxième Guerre mondiale en Italie et de bataillon noir exploité, ouvrait pourtant sur des dialogues de cultures, mais historiquement ambigu, jugé alambiqué, il fut mal accueilli par une grande partie de la critique, et ne sortit pas en France.

Spike Lee avait eu du mal à financer ce film, comme bien d'autres. Il connaît Hollywood autant que les productions de misère, avoue au Devoir avoir plusieurs projets dans sa manche, des gros, des indépendants, en attendant de voir ce qui sortira du chapeau. Le cinéaste parle de son métier comme d'un travail difficile, accompli en équipe, loin de tout glamour. Sa cinématographie s'avère inégale, certes, mais ô combien cohérente, avec Brooklyn souvent en fond de scène, ses tiraillements, ses horreurs, les conflits raciaux.

Faut-il rappeler le parcours du surdoué et explosif cinéaste, qui s'est longtemps mis en scène dans ses propres films? À ses débuts, She's Gotta Have It, mêlant drame et sexualité féminine, coiffé à Cannes du Prix de la jeunesse en 1986, le catapulte porte-parole des revendications noires en Amérique. Suivront des films comme le brûlant Do the Right Thing, sur le racisme à son paroxysme avec lynchage d'un Noir par un groupe d'adolescents, mais aussi Mo'Better Blues (1990), merveilleux hommage au jazz et à la transmission. On lui doit Jungle Fever (1991) sur une liaison interraciale mal digérée. À souligner aussi: Crooklyn (1994), film en partie autobiographique sur les enfants désoeuvrés de Brooklyn. Également Clockers l'année suivante, plus maîtrisé, avec Harvey Keitel et John Turturro, produit par Scorsese, braquant une caméra sur le macrocosme complexe des quartiers chauds. L'univers de Spike Lee devient de moins en moins manichéen, avec le temps.

Mais son parti pris pour les siens, pas toujours nuancé, surtout en début de parcours, fut sa faiblesse. Tout en creusant sans cesse le sillon des tensions raciales et des revendications politiques, il a su toutefois imposer un style, maîtriser la forme, soigner la direction d'acteurs, utiliser le cinéma en véritable médium artistique pour passer ses messages. Spike Lee lança la carrière de bien des acteurs noirs, dont celle de Samuel L. Jackson, et cassa la glace de leur sous-représentation au cinéma.

Réalisant en 2006 When the Leaves Broke: A Requiem in Four Acts (2006), percutant documentaire sur les pauvres de La Nouvelle-Orléans sacrifiés par l'État après le passage de l'ouragan Katrina, il dit n'avoir pas fait la différence avec un tournage de fiction. «J'essaie de rendre une histoire, c'est tout.»

Spike Lee se prépare à tourner Inside Man 2, suite du premier (2006) sur un braquage de banque, avec Denzel Washington, Clive Owen et Jodie Foster.

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