Philosophie en mouvement

On reproche souvent aux intellectuels de se réfugier dans leur tour d'ivoire, de contempler leurs contemporains du haut de leur perchoir, évitant un contact avec le «vrai monde» qui bousculerait ainsi leurs certitudes; un bain de réalité, voire un simple bain de foule, ne leur ferait pas de tort...

Ces clichés, la cinéaste Astra Taylor les a entendus et a fait le pari que certaines stars de la pensée seraient prêtes à jouer dans le trafic — littéralement! — pour défendre leurs idées. Et c'est ce qu'elles font dans Examined Life, un documentaire affichant avec éclat le refus des têtes parlantes dans ces espaces protégés, et visuellement surexploités, que sont les salles de classe ou les bureaux feutrés. Elle leur offre plutôt des promenades philosophiques, d'une durée maximale de 10 minutes, à travers New York (Central Park, la 5e Avenue), San Francisco, Chicago et Toronto (le nouveau terminal de l'aéroport international, tristement surnommé le Taj Mahal en raison de son coût exorbitant). Elle pousse même l'audace jusqu'à filmer le flamboyant Slavoy Zizek, baptisé «the Elvis of cultural theory» et devisant ici sur l'écologie, au beau milieu d'un dépotoir.

Ce cadre inusité illustre à merveille la démarche d'Astra Taylor, poussant ses interlocuteurs à ajuster leur discours aux éléments extérieurs, ou se servant du décor pour appuyer leurs positions. C'est particulièrement vrai chez Peter Singer, dont les réflexions sur l'éthique et le consumérisme trouvent une résonance particulière dans l'agitation de Times Square, Mecque du shopping extrême où se côtoient les demi-dieux Prada, Gucci, etc. À l'opposé, la féministe Avital Ronell ne cache pas son embarras, déambulant parfois dans un parc de New York comme un poisson rouge sorti de son aquarium.

Les lieux ainsi traversés deviennent pour eux leur tableau noir. Par exemple, Cornel West, visiblement le chouchou de la cinéaste, contemple à l'arrière d'une voiture la foule des New-Yorkais pressés, évoquant la solitude à la fois intense et bienfaisante des intellectuels, de tous ceux qui préfèrent se plonger dans Beethoven ou Mark Twain plutôt que de rechercher une agitation futile. Ce qui n'empêche pas Martha Nussbaum, de l'Université de Chicago, ou Judith Butler, la papesse des gender studies, basée à Berkeley, de pointer des éléments du décor ambiant pour démontrer les progrès relatifs de la société envers ses membres les plus vulnérables et ce que cette sensibilité révèle de notre perception des différences. Butler a d'ailleurs décidé d'être accompagnée de Sunaura Taylor, une militante des droits des handicapés et soeur de la cinéaste, ne se déplaçant qu'en fauteuil roulant. L'expression «take a walk» devient alors un étonnant sujet de discussion...

Ce pari n'est pourtant pas gagné à tous les coups et, si Avital Ronell réussit à dépasser son malaise, d'autres semblent carrément déroutés par la formule. La chaloupe de Martin Hardt va parfois à la dérive, tout comme sa pensée sur les tenants et aboutissants de la révolution, tandis que le décor de l'aérogare de Kwane Anthony Appiah semble davantage souligner son envie de se pousser plutôt que d'appuyer subtilement ses réflexions sur les identités multiples. Ces passages à vide ne viennent pourtant jamais atténuer la haute tenue intellectuelle de ce documentaire aussi séduisant pour l'oeil que pour l'esprit.

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Collaborateur du Devoir

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Examined Life

Réalisation et scénario: Astra Taylor. Image: John M. Tran. Montage: Robert Kennedy. Canada, 2008, 88 min. Au Cinéma du Parc du 3 au 9 avril à 19h.

À voir en vidéo