Face aux autres et à soi-même

Joaquin Phoenix et Gwyneth Paltrow dans Deux amants, de James Gray
Photo: Joaquin Phoenix et Gwyneth Paltrow dans Deux amants, de James Gray

En amour, vaut-il mieux sauver ou être sauvé? C'est la question entêtante qui traverse Two Lovers, le magnifique quatrième long métrage de l'Américain James Gray (après Little Odessa, The Yards et We Own the Night), qui pour la troisième fois replace Joaquin Phoenix au centre du motif.

L'acteur campe un maniaco-dépressif de 30 ans, revenu vivre chez ses parents (Isabella Rossellini et Moni Moshonov) après une tentative de suicide. Nous sommes à Brighton Beach, quartier maritime de Brooklyn tissé par l'immigration juive et russe. Comme pour mieux river leur fils à son destin de teinturier censé reprendre l'entreprise familiale, les parents lui présentent la fille d'un nouvel associé commercial (Vinessa Shaw), une jeune femme attachante et simple qui lui propose de le «sauver». Mais Leonard a plutôt envie de sauver sa nouvelle voisine (Gwyneth Paltrow), une junkie à peine sevrée, maîtresse d'un riche avocat marié (Elias Koteas).

Le personnage est tiraillé entre ces deux forces féminines contraires, l'une incarnant la raison douce et les conventions, l'autre les sentiments bruts et l'aventure. Digne et quasiment unique héritier de John Cassavetes aux États-Unis, James Gray lui-même ne semble pas savoir laquelle des deux peut faire le bonheur de son héros. Par conséquent, il nous plonge dans un état de perplexité permanente, où le dilemme amoureux prend valeur de quête existentielle et où le titre du film apparaît pour le moins équivoque: qui sont en effet les deux amants de ce triangle?

Rien n'est superflu chez James Gray. Chaque dialogue possède un sens caché, chaque motif fait partie d'un ensemble. Cette tendance à l'intellectualisation et au formalisme a par le passé durci la surface de ses films. Two Lovers, à cet égard, marque une première. C'est

en effet un film pleinement accessible pour ceux qui veulent y voir une comédie sentimentale relativement légère, avec à l'arrière-plan un New York superbement filmé, presque transformé par le regard du cinéaste. Tout en s'imposant auprès des cinéphiles plus raffinés comme une oeuvre de réflexion sur l'appartenance des individus aux autres et à eux-mêmes, imprégnée de mélancolie et d'angoisse, un film qui tient moins de l'air du temps qu'il n'ouvre sur une sorte d'état du monde américain post-11 septembre 2001, tel que perçu à travers le prisme d'une histoire d'émancipation et d'amour salvateur.

En peu de mots, et sans effets de mise en scène pour diriger l'écoute, Two Lovers nous dit beaucoup de choses sur la société, la politique et les moeurs contemporaines. Et comme la plupart des grands films, il nous place en face de nous-mêmes plutôt que de nous en détourner. C'est Cassavetes qui aurait été fier. Pas étonnant qu'en Europe, où le souvenir du réalisateur de Husbands et d'A Woman Under the Influence est chéri et entretenu, James Gray obtienne une reconnaissance que les Américains tardent à lui accorder.

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Collaborateur du Devoir

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Two Lovers (Deux amants)

De James Gray. Avec Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw, Isabella Rossellini, Elias Koteas. Scénario: James Gray, Richard Gigliotti. Image: Joaquin Baca-Asay. Montage: John Axelrad. États-Unis, 2008, 111 minutes.

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