Entretien avec Maïwenn, réalisatrice du Bal des actrices - L'art de rester dans la danse

La cinéaste Maïwenn place les actrices au coeur de sa démarche.
Photo: Jacques Grenier La cinéaste Maïwenn place les actrices au coeur de sa démarche.

De Maïwenn, l'actrice, je connaissais surtout sa présence agaçante dans l'un des films les plus agaçants de Claude Lelouch, Le Courage d'aimer. De la cinéaste, absolument rien avant Le Bal des actrices (sortie le 10 avril prochain), son deuxième long métrage après Pardonnez-moi, inédit au Québec. Ce n'est donc pas le coeur léger que je me préparais à aller voir ce faux documentaire sur les vraies angoisses d'un impressionnant aréopage d'actrices françaises, des plus connues aux plus anonymes, des plus jeunes aux plus expérimentées.

Or c'est avec le sourire aux lèvres que l'on sort d'une projection du Bal des actrices et c'est avec ce même sourire que je me préparais à rencontrer Maïwenn, celle qui a laissé tomber son nom de famille (Le Besco) pour se forger un nom d'artiste, soeur de l'actrice Isild Le Besco. Est-ce le caractère matinal de notre rendez-vous dans un hôtel chic de Montréal ou le fait qu'elle n'était ni à l'heure ni au lieu prévus? Toujours est-il que Maïwenn ne semblait pas avoir la tête au service après-vente, offrant souvent des réponses laconiques ou s'offusquant devant un commentaire sur le caractère exceptionnel de sa distribution (Charlotte Rampling, Karin Viard, Jeanne Balibar, Julie Depardieu, etc.), trouvant «très vexant» qu'on remette en doute sa capacité de persuasion alors qu'il ne s'agissait que d'un constat élogieux.

À défaut de complicité avec votre humble serviteur, Maïwenn a offert sa franchise, ne faisant pas de cachotterie sur la valeur relative de sa filmographie d'actrice, et particulièrement sur l'épisode Lelouch. «Je n'étais pas du tout d'accord avec lui, dit-elle sans ambages. Il affirmait que le film ne marchait pas à cause de la presse, mais elle a le droit d'aimer ou pas. Et le film était loin d'être réussi.» À défaut d'avoir travaillé avec beaucoup de grands réalisateurs, elle souligne qu'ils étaient «tous sympas», et cette qualité n'est pas banale. «Je ne supporte pas les tyrans. Si on me parle comme ça, je me casse.»

La cinéaste, elle, place les acteurs au coeur de sa démarche. «C'est la seule chose qui m'importe», précise Maïwenn. Dans Le Bal des actrices, elle utilise un stratagème ingénieux, jouant à n'être qu'elle-même, une cinéaste armée d'une caméra numérique et cherchant à illustrer l'intimité de 12 comédiennes, question de montrer l'envers du glamour. Peur de vieillir, d'être oubliée, de ne jamais connaître la gloire ou de toujours subir le stress des auditions, tout est filmé (supposément) sur le vif et entrecoupé de numéros musicaux qui viennent à la fois séduire et déstabiliser le spectateur.

«Que les gens soient perdus, c'était mon but, lance-t-elle avec fierté. J'ai beaucoup travaillé pour que tout paraisse vrai, mais les parties musicales rappellent au spectateur qu'il est surtout devant un vrai film. Il fallait tout de même prendre des actrices crédibles. J'ai beaucoup échangé avec elles pour savoir dans quel rôle elles se voyaient. Je me suis bien sûr inspiré d'elles, et de beaucoup d'autres qui ne sont pas dans le film: il faut lire entre les lignes.» Les parallèles sont toutefois trompeurs, car il s'agit bien ici d'un jeu même si celui-ci recèle des vérités parfois cruelles, entre autres sur les «has-been» (Romane Bohringer endosse le rôle avec courage, alors que la cinéaste avait d'abord approché Mathilda May et Valérie Kaprisky).

Même si certaines réalités du milieu cinématographique français échapperont aux spectateurs québécois, tant d'autres révèlent la cruauté perfide de cet univers, peu importe le pays. Des prétentions hollywoodiennes des unes aux obsessions esthétiques des autres, Le Bal des actrices fait flèche de tout bois, et avec un humour souvent corrosif. Mais au-delà de la description fort amusante de ce milieu, Maïwenn s'étonne de l'impact de son faux documentaire. «Beaucoup de spectatrices m'ont dit que c'était surtout un film sur la condition des femmes et des mères; certaines d'entre elles, qui n'ont rien à voir avec le cinéma, étaient profondément bouleversées... Et moi qui croyais n'avoir fait qu'un film sur les actrices.»

Maïwenn reconnaît qu'elle a de la chance, mais du même souffle elle affirme avoir bataillé ferme pour construire sa crédibilité de cinéaste. Elle n'a pas l'intention de s'arrêter en si bon chemin, heureuse et confiante lorsqu'elle réalise, rongée par l'insécurité lorsqu'elle joue (poussée par sa mère, elle avait à peine huit ans lorsqu'elle interpréta la version enfantine d'Isabelle Adjani dans L'Été meurtrier). «Si on me ferme une porte, je passe par la fenêtre», dit-elle pour résumer sa détermination à rester dans la danse, celle du cinéma.

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Collaborateur du Devoir

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