Un trousseau bien garni

Le réalisateur Patrice Sauvé et le scénariste Frédéric Ouellet. Grande Ourse: la clé des possibles est rempli de rebondissements nombreux, défiant parfois toute logique.
Photo: Jacques Grenier Le réalisateur Patrice Sauvé et le scénariste Frédéric Ouellet. Grande Ourse: la clé des possibles est rempli de rebondissements nombreux, défiant parfois toute logique.

Les personnages principaux de la série télévisée Grande Ourse se retrouvent cette fois plongés dans un monde qui leur était jusque-là inconnu, un monde très enivrant, mais impitoyable à ses heures: le grand écran. Pour les conduire aux portes de cet univers chargé d'embûches, comme chacun le sait, ils ont pu compter sur le réalisateur Patrice Sauvé et le scénariste Frédéric Ouellet, les deux démiurges qui les ont d'abord créés (Grande Ourse, 2003) puis transformés (L'Héritière de Grande Ourse, 2005) à la télévision de Radio-Canada. Avant la sortie de Grande Ourse: la clé des possibles le 27 mars prochain, ils nous offrent quelques pistes pour pénétrer dans ce labyrinthe où le réel est une denrée rare.

Trio infernal

Une charmante collègue du Devoir m'a posé la question, sachant que je revenais du visionnement de Grande Ourse: la clé des possibles: «Gastonne est-elle de retour?» Je l'ai vite rassurée sur la présence de cette sympathique policière malhabile, interprétée par Fanny Mallette avec sa grâce habituelle, toujours flanquée de son cher Biron (Normand Daneau), maintenant dignes partenaires dans une agence de détectives privés dont les affaires ne semblent pas très florissantes.

L'anecdote a beaucoup amusé, et rassuré, Patrice Sauvé et Frédéric Ouellet. Même rencontrés séparément, ils tenaient exactement le même discours sur l'importance de faire le passage du petit au grand écran avec trois des personnages les plus important, et les plus appréciés de la série. Car il ne faut pas oublier Louis-Bernard Lapointe (Marc Messier), héros improbable de cette aventure, ancien journaliste-vedette forcé encore une fois de jouer au sauveur (pour la vie de Biron) et de partir à la chasse au trésor, représenté par cette fameuse clé qui permet à son détenteur de choisir et de vivre la vie qui lui convient. Vous aurez compris qu'il n'est pas le seul à vouloir mettre la main dessus...

Ce trio infernal et débridé, les deux créateurs y tenaient beaucoup. «Pour les spectateurs qui ont suivi la série, explique Patrice Sauvé, il y a la satisfaction de les revoir. Pour ceux qui vont les découvrir, ce sont des personnages vraiment attachants. Et une base sûre pour construire le film.» À partir de ce canevas, il leur fallait inventer un monde nouveau, dépaysant pour l'ensemble du public, peu importe leurs connaissances de l'univers fantastique de Grande Ourse. «Je ne voulais pas passer mon temps à citer la série, enchaîne-t-il. Tout comme le fait Lapointe, je pousse le spectateur vers le vide pour voir comment il va réagir, et je le fais dès les premières minutes du film.»

Et tant pis si certains cherchent à établir constamment des parallèles entre les deux. «C'est une de mes craintes, admet toutefois Frédéric Ouellet, qui cachait mal sa nervosité à deux jours de la grande première. Nous avons donc pris très tôt la décision de faire un film que tout le monde peut comprendre. Au fond, c'est comme James Bond: si tu n'as pas vu Dr. No, tu peux voir For Your Eyes Only et tu ne seras pas perdu. Voir le film après la série c'est un plaisir ajouté, mais c'est vraiment une nouvelle aventure, indépendante des autres. Évidemment, le désir de satisfaire les "fans" est là...»

«Arriver en ville»

Ce désir, Patrice Sauvé le partage, même si la crainte de la redite ne cesse de le tenailler. «Je n'aime pas refaire les choses, dit-il avec conviction. C'est pourquoi après la série La Vie, la vie, qui était très réaliste, j'ai voulu plonger dans l'univers de Grande Ourse. L'environnement de la deuxième saison était d'ailleurs différent de la première — d'abord à la campagne, ensuite en banlieue — et pour le film, la ville s'est imposée; une ville qui pourrait ressembler à Prague avec ses coins sombres, ses méandres et la présence de l'eau.»

Ce n'est pas la première fois que Patrice Sauvé s'amuse à jouer à l'architecte cinématographique. Dans Cheech (2006), son premier long métrage, Montréal était maquillée, déguisée sans être totalement méconnaissable, montrant des repères connus, mais souvent vus sous des angles inusités. Il a appliqué la même recette dans Grande Ourse: la clé des possibles, usant de ce vaste décor interchangeable qu'est le Vieux-Montréal, de la quincaillerie du numérique, dans les limites de son budget d'environ 5,7 millions de dollars («très généreux parce que c'est l'argent des contribuables, mais jamais assez pour tout faire ce que l'on veut faire») et avec 29 jours de tournage.

L'idée «d'arriver en ville» plaisait aussi à Frédéric Ouellet, celui qui, s'il détenait la clé des possibles, aurait aimé écrire le scénario de The Shining, de Stanley Kubrick. Ce nouveau cadre «permettait de faire une vraie coupure avec la série, car réutiliser les mêmes lieux nous aurait forcés à intégrer plus de personnages déjà connus. Je tenais à mon trio et je savais surtout que j'avais moins de deux heures pour raconter une histoire qui devait garder l'esprit de Grande Ourse.»

Certains personnages de ce film aux rebondissements nombreux, défiant parfois toute logique, éprouvent le désir secret de basculer dans une existence plus conforme à leurs ambitions, ou exempte de toute fatalité. Cette clé des possibles, Patrice Sauvé l'aurait-il utilisée après la sortie de Cheech, passablement égratigné par la critique et loin d'avoir attiré les foules? Il n'est pas prêt à entonner «rien de rien, non, je ne regrette rien», mais ne joue pas non plus à la victime incomprise. «Ces deux longs métrages, ce sont comme deux bébés, et je les aime. Je suis toujours fier de Cheech, peu importe la réaction. De toute façon, faire du cinéma, ça restera toujours un plaisir, que je me fasse "varloper" ou encenser, et un privilège, celui de raconter des histoires. Cheech, ça n'a pas brisé ma confiance ni ma conviction, celle d'être à ma place, d'être un "entertainer" avec une dose d'humanisme.» Pour lui, tout comme pour Frédéric Ouellet, cet humanisme se conjugue souvent avec fantaisie et frissons, question de faire leur cinéma dans des mondes parallèles en apparence rassurants et familiers. Et il n'y a pas qu'une seule clé pour les comprendre, du moins pas dans l'univers de Grande Ourse.

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Collaborateur du Devoir

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