Douze Russes en colère

Dans 12, Mikhalkov dresse un constat accablant de la situation sociale et politique de son pays.
Photo: Dans 12, Mikhalkov dresse un constat accablant de la situation sociale et politique de son pays.

Si vous désirez connaître l'état véritable de la Russie d'aujourd'hui, l'exposé du cinéaste Nikita Mikhalkov (Anna 6-18, Soleil trompeur) dans 12 s'avère limpide: le pays de Vladimir Poutine ressemble à s'y méprendre à ce gymnase d'école délabré où les membres d'un jury sont forcés de délibérer sur le sort d'un jeune Tchétchène accusé du meurtre de son père adoptif, un ex-militaire russe.

Dans une adaptation volontairement infidèle au célèbre 12 Angry Men (1957) de Sidney Lumet, mais qui reprend quelques effets dramatiques parmi les plus efficaces (le juré raciste, le sage au discours feutré), Mikhalkov dresse un constat accablant de la situation sociale et politique de son pays. Car ce dilemme judiciaire devient bien souvent un prétexte à déballer des histoires plutôt sordides sur la corruption endémique (jusque dans les cimetières), l'alcoolisme omniprésent et bien sûr, les tensions ethniques dont Moscou, cette enclave dorée, n'est pas épargnée.

Tous ces hommes d'un certain âge — autre choix respectant la source d'inspiration première du film — veulent vite en finir, du moins 11 d'entre eux. Il suffira qu'un ingénieur (Sergey Makovetsky) à la voix calme mais parfois tremblante, émette des doutes sur la culpabilité du jeune accusé (et dont la vie, présentée en flash-back, offre une fenêtre tapageuse à cet univers clos) pour tempérer leurs ardeurs. Ses arguments sauront en convaincre quelques-uns, mais il en faudra plus, beaucoup plus, pour faire pencher de son côté le chauffeur de taxi (Sergey Garmash) ouvertement antisémite et pour qui les Tchétchènes ne représentent, au fond, que des meurtriers potentiels.

Sans surprise, Nikita Mikhalkov se réserve tout à la fois le rôle le plus effacé (question de régler les grands écarts, et les monologues, de ce ballet moral) et le plus déterminant, l'artiste n'étant pas du genre à jouer la carte de la modestie. Ceci ne l'empêche pas d'offrir à ses camarades de jeu des morceaux de choix, des parenthèses aux accents tragiques où l'utilisation de l'espace se révèle souvent judicieuse. Car au-delà de la métaphore, le gymnase devient le théâtre de leurs propres insécurités, où l'électricité déficiente, le matériel usé à la corde et la tuyauterie au bord de l'explosion servent aussi à appuyer des discours teintés de désespoir.

Et s'il serait bien malvenu de dévoiler ici le verdict final de ces 12 hommes en colère — pas tout à fait conforme à l'esprit du scénario de Reginald Rose, car n'oubliez pas que nous sommes dans la Russie de Poutine, et accessoirement de Dmitri Medvedev —, on peut en émettre un sur les limites de cet exercice, souvent verbeux et d'une théâtralité qui rappelle les excès d'un Lars von Trier. Comme dans la trilogie américaine (Dogville, Manderlay) du cinéaste danois, le récit est ancré dans un environnement à la fois démesuré et dépouillé, où quelques objets suffisent à évoquer le lieu du crime ou ceux des petits méfaits des 12 protagonistes. Nikita Mikhalkov, lui, en avait visiblement beaucoup à dire, et gros sur le coeur. Trop peut-être, d'où parfois notre ennui devant ce long plaidoyer de culpabilité envers un pays toujours au bord du chaos.

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Collaborateur du Devoir

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12

Réalisation: Nikita Mikhalkov. Scénario: Nikita Mikhalkov, Alexander Novototsky-Vlasov et Vladimir Moiseenko, d'après le scénario de Reginald Rose, 12 Angry Men. Avec Sergey Makovetsky, Nikita Mikhalkov, Sergey Garmash. Image: Vladislav Opeliants. Montage: Andrey Zaitsev et Enzo Meniconi. Musique: Edward Artemiev. Russie, 2007, 159 min. (v.o. originale avec sous-titres anglais)

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