Mères amères

Catherine Frot dans L’Empreinte de l’ange
Photo: Catherine Frot dans L’Empreinte de l’ange

François Truffaut disait d'Alfred Hitchcock qu'il filmait les scènes de meurtre comme des scènes d'amour et les scènes d'amour comme des scènes de meurtre. Le réalisateur Safy Nebbou (Le Cou de la girafe) s'est en partie inspiré de la recette dans L'Empreinte de l'ange, montrant l'amour maternel avec une férocité machiavélique, un amour où tous les coups sont permis lorsqu'il s'agit de protéger sa progéniture. Ou de l'arracher à l'autre.

Elsa (Catherine Frot, exceptionnelle de retenue dans l'illustration de la folie) n'a rien au départ de cette mère tigresse, ressemblant plutôt à une somnambule perdue au milieu d'un centre commercial ou devant un édifice en flammes, incident traité au début du film de manière banale mais dont la banalité n'est qu'apparente. La fragilité de cette femme, que tous expliquent par un divorce acrimonieux, la possible perte de la garde de son fils et un boulot pas très excitant dans une pharmacie, puise sa source dans des tourments plus profonds. Ils se cristallisent lors d'une fête d'enfants où elle croit voir en la petite Lola (Héloïse Cunin) cette enfant qu'elle a perdue six ans plus tôt.

Sa conviction semble reposer sur des considérations quasi ésotériques, dans la mesure où elle va se recueillir sur la tombe de sa fille, dont la mention «2001» ne laisse planer aucun doute sur sa longévité sur terre... Pourtant, avec la dextérité d'une voleuse de diamants, elle s'approche subtilement de Lola, et aussi de sa mère, Claire (Sandrine Bonnaire). Celle-ci voit d'abord en elle une égale, une maman tarte aux pommes et couveuse, mais pas pour très longtemps. Même les parents d'Elsa croient qu'elle est (encore) en train de perdre pied. Mais est-ce vraiment le cas?

Avec un tel sujet, Hitchcock, ou son fils spirituel, Brian De Palma, que certains jugent illégitime, aurait déjà sorti les violons de Bernard Hermann. Pas chez Safy Nebbou, qui s'engage à pas feutrés dans la mécanique du thriller psychologique. Il le fait avec délicatesse, celle d'un observateur attentif n'accentuant jamais le caractère tragique des situations.

Les dérapages hystériques sont donc réduits au minimum, laissant plutôt place à une suite subtile, et néanmoins captivante, de filatures discrètes, de bavardages anodins servant à camoufler de sombres desseins, le personnage de Claire vivant très souvent à travers le regard plus ou moins embrouillé d'Elsa. Même les cauchemars de cette insomniaque, consommant autant de pilules qu'elle peut en vendre, prennent la couleur du réel et nous confondent au point d'adhérer à la thèse la plus rassurante... C'est tout l'art de Safy Nebbou dans L'Empreinte de l'ange, un film étonnant et angoissant, porté par des acteurs qui ne se savent pas les marionnettes d'un cinéaste ne faisant strictement que de la direction de spectateur.

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Collaborateur du Devoir

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L'Empreinte de l'ange

Réalisation: Safy Nebbou. Scénario: Safy Nebbou et Cyril Gomez-Mathieu. Avec Catherine Frot, Sandrine Bonnaire, Wladimir Yordanoff, Antoine Chappey. Image: Éric Guichard. Montage: Bernard Sasia. Musique: Hugues Tabar-Nouval. France, 2008, 95 min.

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