Entrevue avec Michel Langlois et Andrée Lachapelle - Mer et Monde, un échec intéressant

Andrée Lachapelle et Michel Langlois. Lachapelle incarnait Yvonne dans Cap Tourmente, le film de fiction réalisé en 1993 par Langlois.
Photo: Jacques Grenier Andrée Lachapelle et Michel Langlois. Lachapelle incarnait Yvonne dans Cap Tourmente, le film de fiction réalisé en 1993 par Langlois.

Étrange objet filmique. Appelons ça un échec intéressant. Michel Langlois avait réalisé le film de fiction Cap Tourmente en 1993, fortement inspiré de la famille Desgagnés qui tenait l'auberge L'Été à Saint-Joseph-de-la-Rive dans Charlevoix. Langlois y avait été garçon de table de 1969 à 1972. Fils unique, il découvrait une vraie famille, avec ses chicanes, ses liens. Une période qu'il qualifie d'âge d'or de sa vie, pour l'intensité, le bonheur partagé.

Quinze ans plus tard, il revient sur les lieux jadis riants, pour réaliser un documentaire sur cette famille, désormais dispersée aux quatre vents, mais un cancer qui l'a frappé interrompit un temps le tournage. Ses deux grands amis du temps, Simon et Geneviève, vivent aujourd'hui au Mexique, et cette dernière refusa finalement de participer au projet. Simon, après hésitation, fait trois petits tours concluants devant la caméra et puis s'en va. En fait, la majorité des Desgagnés sont réticents à témoigner. Même la mère Yvonne, pivot du documentaire, se montre étrangement peu bavarde. La majorité des membres de cette famille n'est pas à l'aise avec le maniement des mots. De plus, des déchirures restent en plan, jamais révélées. Andrée Lachapelle incarnait Yvonne dans Cap Tourmente, et précise à l'époque avoir dû naviguer entre la dureté, la vulnérabilité et l'humanité du personnage.

Témoignage de l'obsession d'un paradis envolé, Mère et Monde s'inscrit dans l'univers de Langlois avec une vraie cohérence. Déjà en 1972, il a avait réalisé un court métrage avec les Desgagnés, des images intercalées à celles de Cap Tourmente dans son documentaire, aux côtés d'entrevues contemporaines tissées de silence.

«Je voulais qu'on célèbre ensemble. Je suis devenu la mémoire de cette famille-là», explique le cinéaste.

La trajectoire d'Yvonne, femme de marin puis directrice d'auberge, le fascinait, aussi le double héritage sédentaire et nomade des enfants: Simon écoutant l'appel du large et son frère Gérald demeurant ancré dans le territoire.

Michel Langlois, qui fut longtemps le scénariste de Léa Pool, a réalisé aussi des courts métrages sur ses propres parents. La famille est un axe primordial de son oeuvre.

Mais il admet que le tournage de Mère et Monde fut une sorte de galère, avec des gens qui n'avaient pas toujours envie de participer. En fait, il aurait dû ancrer son documentaire dans sa propre quête d'un passé idéalisé. «C'est ma recherche du temps perdu», admet-il. La dernière partie, plus réussie, au Mexique aborde cette quête personnelle. Quant au reste, il a coupé des éléments éclairants au montage. On se demande souvent où est l'ancrage de Mère et Monde.

Michel Langlois précise avoir bouclé sa boucle avec la représentation de la famille Desgagnés. Il revendique l'échec de Mère et Monde, tentative de capter ses propres années de bonheur, aujourd'hui envolées.

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- Mère et Monde prend l'affiche demain au Parallèle