La mémoire retrouvée

Le réalisateur André Forcier accompagné des comédiens Pierre-Luc Brillant, 
Céline Bonnier et Roy Dupuis
Photo: Jacques Grenier Le réalisateur André Forcier accompagné des comédiens Pierre-Luc Brillant, Céline Bonnier et Roy Dupuis

André Forcier est à la fois un drôle d'ours et un grand cinéaste. Celui qui a marqué le septième art québécois au fer rouge avec des oeuvres devenues cultes (Bar salon, L'Eau chaude, l'eau frette, Au clair de la lune etc.) rame davantage qu'autrefois. Ours, soit, et pas toujours grata dans les institutions. Après avoir crié sur toutes les tribunes contre notre cinéma étatisé, contre l'emprise démesurée d'un petit nombre de producteurs et de distributeurs sur notre septième art, il ne s'est pas fait que des amis.

Ses derniers films ont moins marché, malgré une signature toujours unique. Assez pour le faire glisser sur le serpent du jeu de Parchesi. Projets refusés, maison perdue, dettes, REER envolés, etc. Dure période pour un artiste à gueule et à imagination débridée.

Pour défier l'amnésie collective

Alors, il a cassé son dernier cochon et celui de sa compagne Linda Pinet, trouvant un financement public à petite échelle, au volet indépendant, grappillant ici et là, à la télé Super Écran, entre autres, pour créer de nouveau. Linda Pinet, par l'entremise de sa compagnie, a produit Je me souviens, en plus de le coscénariser avec Forcier. «La rage de tuer nous a obligés à faire ce film, dit-il. Sinon, je me serais flingué.»

Il a réalisé son film en haute définition numérique, pour le gonfler ensuite en noir et blanc. Pas de répétitions avant, à peine 23 jours de tournage. À la guerre comme à la guerre! 1 250 000 $, c'est peu pour un film d'époque, collé aux années 50.

Mais les comédiens ont répondu à l'appel: tant Céline Bonnier que Roy Dupuis et Pierre-Luc Brillant vantent ses scénarios bien écrits, avec une ligne nette à travers ses ruptures de ton. Assez pour se jeter à l'eau pour lui dans des conditions de tournage difficiles, pour cause d'économies.

Forcier a planté son plateau en Abitibi, dans la région de Val-d'Or, et en Irlande pour quelques scènes. À travers une fiction à l'humour décalé, mais sur une forme plus classique que d'habitude, Forcier met en scène Robert Sincennes (Pierre-Luc Brillant), un libre-penseur communiste aux prises avec Maurice Duplessis et le clergé, qui entend diriger le syndicat de la mine. Ajoutez au tableau la mort d'un rival, les ragots des commères locales, une veuve vengeresse (Céline Bonnier), un activiste irlandais qui parle gaélique (Roy Dupuis), un patron anglais ridicule, une enfant qui déteste sa mère, des orphelins maltraités et des morts impromptues. De la poésie en prime, et trois doigts de burlesque. «La sobriété est voulue et le noir et blanc correspondait bien à l'époque», explique le cinéaste.

Défiant l'amnésie collective, prenant de façon ironique la devise du Québec comme étendard, il retourne à la Grande Noirceur, époque occultée de notre cinéma, du moins de façon frontale. «On fait des films de captation sur l'époque, mais de là à prendre la Grande Noirceur comme sujet...» Forcier affirme aimer surprendre au cinéma, transgresser le récit, aborder notre société contemporaine par son passé.

«Dans le film, j'explore un microcosme qui évolue au cours des années 50. Des gens en marche vers la Révolution tranquille. Moi, je suis allergique aux clichés. Le clergé est présent, mais les gens n'ont pas le chapelet à la main, le patron anglais est un type rempli de failles. J'éprouve un respect pour notre passé. Balancer tous les crucifix aujourd'hui, pourquoi? On est de culture catholique, après tout.»

Dépasser l'acquis

Ses personnages, il a voulu leur donner des assises. La petite fille qui refuse de parler sa langue maternelle, parce qu'elle fut privée d'amour, ne constitue pas un épiphénomène. «Dans les orphelinats roumains, sous Ceaucescu, plusieurs enfants ne parlaient pas.»

Après Le Vent du Wyoming et Les États-Unis d'Albert, Céline Bonnier en est à sa troisième collaboration avec Forcier. «Je suis en amour avec ses scénarios, son univers, sa plume unique, ses références historiques», précise la comédienne. Son rôle de femme blessée, vengeresse, ivrogne, lui est apparu comme théâtral, avec une poésie surréaliste. «Il faut dépasser les limites de l'acquis, des certitudes. Mon personnage évolue dans des zones imprévisibles et doit conserver une vérité par-delà l'outrance. Avec Forcier, on a envie d'être surpris... et on l'est.»

Pierre-Luc Brillant incarne le jeune syndicaliste. «Forcier se reconnaissait dans mon personnage, dit-il, et ça m'a beaucoup guidé. Lui aussi s'est battu contre l'aliénation. En cours de route, j'ai appris sur une époque qu'on ne m'avait pas enseignée: le duplessisme, le pouvoir du clergé, des Anglais, aussi des héros de la Révolution tranquille qui n'étaient pas tous des anges. Les baby-boomers ont refoulé cette période, et à 31 ans, je la découvre... Heureusement la mémoire revient au cinéma. On l'a vu avec Polytechnique.»

La langue gaélique du héros incarné par Roy Dupuis représente ici un legs menacé, en écho à nos propres luttes identitaires. Mais pour l'acteur, qui dut livrer de longs dialogues dans cette langue, l'exercice n'était pas évident. «J'ai pris des cours avec un CD. Une femme me montrait où placer les accents toniques, mais ces sons difficiles à mettre en bouche, malgré ma bonne oreille musicale, me semblaient des onomatopées. La conversation avec la mère au téléphone était longue, et pour moi difficile.»

Son personnage de survenant activiste et généreux, Roy Dupuis le définit comme un homme doté d'une conscience sociale, placé au service d'une cause plus grande que lui. Un modèle, dans notre monde contemporain du chacun pour soi. «Mais la tendance se renverse et le retour des valeurs de dépassement est pour bientôt», estime le comédien.

Forcier n'a remisé ni sa colère créative, ni son stylo, ni sa caméra. Il travaille à l'écriture de Côte-Rouge, un film qui se déroulera dans un quartier défavorisé de Longueuil, ville qu'il a arpentée et habitée si souvent dans sa vie.

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