Tribunal sentimental

Dans Moscow, Belgium, Christophe van Rompaey joue sur les contrastes, puis sur la complémentarité.
Photo: Dans Moscow, Belgium, Christophe van Rompaey joue sur les contrastes, puis sur la complémentarité.

Dès le premier plan de Moscow, Belgium, montrant de face, presque brutalement, le visage flétri de l’actrice Barbara Serafian poussant un chariot dans les allées d’un supermarché de Gand avec deux enfants accrochés à ses baskets, on devine que le film en entier passera dans son regard, et que tout ce qui est soustrait à ses yeux le sera aussi aux nôtres. Le dernier plan du film sera, à peu de chose près, le même que le premier. Mais le visage de l’extraordinaire Barbara Serafian a radicalement changé. Il est passé, en l’espace de cent minutes, de la nuit au jour, de la monotonie à l’espoir, plus poétiquement, pourquoi pas, de Moscow à Belgium.

Que s’est-il passé entre ces deux beaux instants de cinéma quasi muet? La vie sentimentale de Matty (c’est le nom du personnage), employée des postes et maman dévouée, était au point mort. Son mari (Johan Heldenbergh), enseignant et artiste, l’a quittée six mois plus tôt pour une de ses élèves. Elle espérait encore son retour lorsque, avec sa voiture grise, elle emboutit accidentellement le poids lourd jaune pétant de Johnny (Jurgen Delnaet), un camionneur-poète un peu exalté qui, à la suite de leur prise de bec, se met dans l’idée de la séduire. Il a douze ans de moins qu’elle, un passé d’alcoolique et un casier judiciaire pour violence conjugale. Le mari, qui devant ce rival fait mine de vouloir revenir, se sent bousculé. Bientôt, deux hommes se disputent le coeur de Matty.

Christophe van Rompaey nous fait pénétrer ici dans une sorte de tribunal sentimental, où les pour et les contre des deux candidats sont examinés avec précision et patience, où les spectateurs, qui suivent Matty jusque dans ses repères les plus intimes et les plus solitaires (la baignoire, le lavoir du coin, etc.), sont amenés, doucement, à prendre parti. Pour l’un et le confort de la continuité qu’il incarne? Ou pour l’autre avec l’aventure et le renouveau qu’il représente? Le dilemme, jamais tout blanc ou tout noir, soutient le film comme un souffle, la peinture sociale, à l’arrière-plan, servant simplement à lui donner de la profondeur et de la vigueur. À l’inverse, quelques revirements un peu boiteux et artificiels (Johnny renouant avec la bière au mauvais moment, la fille adolescente faisant sa sortie du placard, etc.) semblent appartenir à un autre film et n’ajoutent rien à celui-ci.

À l’image, van Rompaey joue sur les contrastes, puis sur la complémentarité. La caméra est intrusive, le gris de Gand (dont Moscou est un quartier populaire) cède le pas aux couleurs primaires et saturées, qui se mélangent et deviennent plus chaudes, à mesure que le visage de Serafian, qui rappelle ceux de Barbara Sukova et de Melissa Leo, se déride et s’ouvre. Moscow, Belgium, étrangement, nous fait faire le même parcours. C’est pourquoi ses premières minutes sont si dures à aimer. C’est pourquoi, une fois le film terminé, elles sont si difficiles à oublier.

Collaborateur du Devoir
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Moscow, Belgium
De Christophe van Rompaey. Avec Barbara Sarafian, Jurgen Delnaet, Johan Heldenbergh, Anemone Valcke, Sofia Ferri, Julian Borsani. Scénario: Jean-Claude van Rijckeghem, Pat van Beirs. Image: Ruben Impens. Montage: Alain Dessauvage. Musique: Tuur Florizoone. Belgique, 2008, 102 min.

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