Polytechnique au cinéma - Explorer nos parts d'ombre

Karine Vanasse dans Polytechnique
Photo: Karine Vanasse dans Polytechnique

Denis Villeneuve n'en démord pas: «C'est un faux débat qui entoure la sortie de Polytechnique. Ce film-là aurait pu être fait un an après les faits, car il n'est jamais trop tôt pour explorer les parts d'ombre.» Sa fiction en noir et blanc inspirée de la tragédie sort vendredi dans nos salles, plus fine et plus respectueuse que ce à quoi on s'attendait.

Un film court. Sanglant, aussi. «Mais j'ai sacrifié énormément de scènes de violence, assure le cinéaste, pour ne conserver que le nécessaire. Les gens qui ont vécu le drame vont constater que certains plans sont douloureusement véridiques, et je comprends que tous n'aient pas envie de s'y retrouver. D'autres y apprendront quelque chose. Chose certaine, je l'ai fait avec un immense respect.»

La comédienne Karine Vanasse est à l'origine du projet du film commémoratif. Trop petite au moment du massacre, mais ayant eu l'impression d'avoir grandi avec ses répercussions, c'est à 16 ans qu'elle fut invitée à lire un texte lié à l'événement, lors de la 12e commémoration du 9 décembre. «J'ai vu le deuil de familles, la portée de la tragédie, explique Karine. J'ai assisté au débat d'idées qu'elle suscitait, en éprouvant l'envie de revenir là-dessus, dans une volonté d'apaisement.» Ce long métrage allait être un hommage aux victimes et une invitation au souvenir, elle se l'est juré.

Le projet fut annoncé il y a quatre ans, avec tollé de protestations. «On nous disait: "Vous allez réveiller quelque chose dont les gens n'ont pas envie d'entendre parler"», se souvient Karine. Mais elle a tenu bon et approché Denis Villeneuve, cinéaste de Maelström, dont elle appréciait la sensibilité.

Denis Villeneuve s'était éloigné du milieu cinématographique depuis 2000, s'accordant un temps de réflexion pour parfaire sa culture et miser sur l'introspection. Il avait envie d'enraciner ses oeuvres dans sa société, refusait de tourner pour tourner et prenait alors son temps avant de plonger.

«Quand Karine m'a approché, je ne pouvais passer à côté du projet, dit-il aujourd'hui. Je veux exprimer quelque chose. Ce film me permettait de dédouaner le sentiment d'impuissance de plusieurs gars de Polytechnique, de mettre en relief l'aliénation de celle qui s'est élevée contre le féminisme devant le tueur, sans pouvoir vraiment s'en désengager. La situation n'a pas changé aujourd'hui. Et le film aidera peut-être des jeunes filles à comprendre qu'elles doivent demeurer vigilantes, ne pas tenir l'égalité pour acquise. Les hommes, de leur côté, éprouvent une dualité: ouverture, peur et colère conjuguées à l'idée de partager le pouvoir avec les femmes. Sans justifier d'aucune façon Marc Lépine, ce film peut ouvrir sur une réflexion. Fou, ce tueur? Oui, mais témoignant d'un malaise réel. En chaque homme sommeille un gars révolté de laisser sa place aux filles. Il faut sonder les parts d'ombre pour leur trouver un sens.» Le cinéaste affirme avoir fait ce film pour sa société, sans viser la tribune des festivals et des écrans étrangers.

Faire revivre en fiction le drame de Polytechnique, plaie au coeur du Québec, ne pouvait s'effectuer qu'avec l'accord des familles. La Fondation du 6 décembre et plusieurs proches des victimes furent consultés, des mers de documents compulsées. Au cours des dernières semaines, ceux qui le désiraient, tant la mère de Marc Lépine que les proches des victimes, ont eu droit à des visionnements privés. Et la réaction, en gros positive, a apaisé l'équipe. «La vraie première du film, c'était devant eux», affirme Karine Vanasse, visiblement soulagée. La jeune comédienne est productrice associée du film, et interprète un des rôles principaux.

«La Fondation du 6 décembre était fatiguée de faire le relais, en commémorant chaque année le drame, poursuit Denis Villeneuve. Ils cherchaient une autre voie au souvenir.» Étudiants, parents, ambulanciers, enseignants, le cinéaste déclare avoir rencontré beaucoup de monde, des gens généreux, qui se sont ouvert le coeur. «Plusieurs étudiants n'avaient jamais parlé en profondeur de la tragédie, ajoute Karine Vanasse. Pour elle comme pour le cinéaste, ce film est à marquer d'une pierre blanche dans leur parcours. Ils disent s'y être investis comme jamais.

Polytechnique n'a pas percé tout seul. Le projet a essuyé deux refus à Téléfilm, un à la SODEC. Villeneuve garde l'impression que Téléfilm avait peur du sujet.

Donnant la vedette à Maxim Gaudette (le tueur), à Sébastien Huberdeau en étudiant traumatisé et à Karine Vanasse dans le rôle d'une survivante, le film, scénarisé par Jacques Davidtz avec l'aide de Denis Villeneuve, techniquement très maîtrisé, se déroule en grande partie à l'école (au Collège Ahuntsic, pour plusieurs scènes). Mais Villeneuve a suivi aussi le parcours post-traumatique de deux personnages. «J'ai hésité avant de jouer dans le film, déclare Karine Vanasse, mais le personnage qu'on m'offrait était assez sobre, nullement flamboyant, et je me sentais tellement partie prenante de ce projet.»

Trente-sept jours de tournage, un volet en hiver, un autre en été, 1500 figurants en tout, des effets spéciaux, avec la neige réelle ou artificielle à gérer.

Au tournage, Denis Villeneuve eut l'impression d'avancer sur la corde raide. Il dut faire des choix: aller vers la fiction, en ouvrant une porte à l'imaginaire. Éliminer d'emblée les images que tout le monde avait vues à la télévision: ambulances, funérailles, etc. Choix aussi du noir et blanc, qui décollait l'action du réel. «On pouvait aller deux fois plus loin qu'avec la couleur. Le noir et blanc donne une distance poétique, un lyrisme stylistique. Mais il est difficile de filmer ainsi du sang sans virer au gris. Le travail sur l'image fut capital.»

Encore fallait-il convaincre le directeur photo, Pierre Gill, au départ réticent, de sauter dans ce train-là. «Il n'aime pas la violence, mais j'avais besoin de lui. Gill est un cadreur de génie, et quand vous avez 400 figurants à placer, il sait y faire.»

Dans le sillage de Godard, Villeneuve estime qu'un travelling est une affaire de morale. «Où mettre la caméra? Comment filmer un gars qui marche dans le couloir de l'école? Nous cherchions une sobriété, une simplicité. Toute considération technique, pour la musique aussi de Benoît Charest, était liée à un choix éthique. Une erreur pouvait faire balancer le film d'un bord ou de l'autre. Polytechnique a été tourné de façon très organique, avec une approche documentaire. On montait en cours de route, on enlevait des scènes. Ça a été une aventure en constante évolution, une épure.»

Villeneuve dit admirer énormément le film Elephant de l'Américain Gus Van Sant, oeuvre palmée d'or qui avait revisité le massacre de Columbine. «Aux États-Unis, ils sont plus ouverts que nous à l'exploration des parts d'ombre, mais Gus Van Sant a effectué davantage une évocation qu'une reconstitution dans son propre film. Personnellement, j'ai voulu faire comme si Elephant n'avait jamais existé.» On sent pourtant l'influence d'Elephant dans plusieurs plans, mais Villeneuve assure que c'est involontaire.

Le cinéaste, après le succès surprise de son court métrage Next Floor, primé un peu partout l'an dernier, se lance à l'assaut du tournage d'Incendies de Wajdi Mouawad, adapté de la pièce du dramaturge. Il prend en attendant le vent debout, fier de son Polytechnique, et se sentant en position de le défendre.

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