Cinéma québécois - Filmer la mémoire ou laisser tomber?

Le cinéma de fiction québécois semble souvent coupé de sa mémoire directe, face aux grandes crises de sa société. Les documentaires et les productions télé, aux structures moins lourdes, se collent en général plus tôt que le cinéma aux cuisants souvenirs, dont les plaies suppurent encore.

Malaise? Désarroi? Peur de la controverse? Amnésie collective? Recul des institutions qui financent les films devant les projets chocs? Sans doute un peu de tout ça. Et plus encore, dont la difficulté même de réinterpréter sans trahir. Sans compter l'immense travail de recherche nécessaire en amont.

L'analyse se raffine d'un lot de nuances, bien évidemment. Au cours des années 60 et 70, des documentaires de Brault, de Perrault, de Lamothe, d'Arcand et compagnie se sont penchés sur les secousses du monde du travail et du milieu estudiantin. Sous la vague si dynamique du cinéma direct, les soubresauts sociaux ont enfanté leur poids d'images.

Et depuis La Petite Aurore, l'enfant martyre de Jean-Yves Bigras, en 1952, portant à l'écran, 32 ans après le crime, les sévices et la mort d'une enfant de Fortierville sous les coups de sa marâtre, des oeuvres cinématographiques ont revisité des histoires d'horreur qui avaient défrayé en leur temps la chronique. En fournir la liste exhaustive serait impossible.

Mais des trous apparaissent dans le gruyère de la mémoire filmique.

Octobre

Des crises très graves, tels les événements d'Octobre 70 et la Loi des mesures de guerre, auraient pu engendrer une foule de films. Michel Brault s'y est attelé dans Les Ordres, authentique chef-d'oeuvre, hautement documenté et primé, concentré surtout sur le sort sinistre de citoyens incarcérés sans mandat et dans des conditions infamantes. Le cinéaste fut d'ailleurs rapide sur la gâchette, puisque Les Ordres est sorti en 1974, soit quatre ans à peine après les faits. Tout de suite après, le moins percutant Bingo de Jean-Claude Lord mit en scène des héros révolutionnaires trop insouciants.

Vingt ans plus tard, Pierre Falardeau aborda le sujet à travers Octobre, en se centrant sur la cellule felquiste qui séquestra Pierre Laporte et le fit disparaître. Des documentaires, il y en eut, dont celui de Robin Spry en 1975, ou L'Otage de Carl Leblanc en 2003. Mais il est évident que le sujet aurait pu alimenter vingt films de fiction, sous des angles divers, sans épuiser sa source.

Brault, Falardeau..., rien d'étonnant à ce que ce soit les deux mêmes cinéastes, fascinés par l'Histoire, qui aient ressuscité le sort des Patriotes de la rébellion de 1837/1839, le premier avec la trop ambitieuse saga Quand je serai parti... vous vivrez encore, le second à travers 15 février 1839, concentré sur les derniers jours de Chevalier de Lorimier avant sa pendaison. On ne s'étonne pas non plus que Denys Arcand, ayant une formation d'historien, ait examiné sous toutes ses coutures sa société, dans son héritage religieux, entre autres (surtout dans Jésus de Montréal), tout comme Bernard Émond, à l'origine anthropologue, à travers La Neuvaine.

Houleux ou pas

En général, ce sont des cinéastes déjà férus d'Histoire, souvent issus du documentaire, qui ont l'audace d'en aborder les points chauds, sans verser dans la production fadasse du bon vieux temps. Mais ils passent parfois leur tour.

Ainsi, la crise d'Oka de 1990, immense traumatisme national, aura essentiellement été traitée au cinéma par la documentariste amérindienne Alanis Obomsawin. La télévision récupéra ensuite l'été rouge. C'est d'ailleurs aussi pour le petit écran que John Smith avait tourné, en 1992, The Boys of Saint-Vincent, révélant les sévices faits à des orphelins dans un pensionnat religieux.

Arthur Lamothe, Français d'origine, fut le premier et vrai gardien de la mémoire autochtone par ses nombreux documentaires. Et il fallut attendre Richard Desjardins et Robert Monderie pour aborder, à travers Le Peuple invisible, le scandale des pensionnats autochtones au cours des années 60. Le même duo avait dénoncé la coupe sauvage des forêts à travers L'Erreur boréale.

Un drame d'époque, comme l'avion saboté ayant explosé à Saut-au-Cochon en 1949, tuant 23 personnes, aura inspiré à Denys Arcand en 1984 Le Crime d'Ovide Plouffe, coscénarisé avec Roger Lemelin. Mais l'eau avait coulé sous le pont de Québec depuis l'événement et ne souleva pas de tempêtes émotives. Et un fait divers ayant ébranlé la ville de Québec — l'assassinat sauvage de la comédienne France Lachapelle, en 1980 — enfanta au cinéma Les Yeux rouges d'Yves Simoneau en 1982, et Le Polygraphe à Robert Lepage en 1996, tiré de sa propre pièce.

Des cinéastes comme Benoît Pilon (Nestor et les oubliés, Ce qu'il faut pour vivre) font partie des gardiens du souvenir. Tout comme Jean-Claude Labrecque, qui a notamment fait revivre en 1979 les dessous du célèbre meurtre de trois chasseurs américains au milieu des années 50. L'Affaire Coffin remettait en cause la responsabilité de Wilbert Coffin, et la réception du film avait été extrêmement houleuse et controversée.

À l'inverse, Le Banquet de Sébastien Rose, sorti sur nos écrans l'année dernière, n'a pas déchaîné de controverse alors qu'il s'était inspiré de la tuerie au Collège Dawson en décembre 2006, mais dans un segment assez court du film.

Tous n'ont pas envie de recevoir des tomates en grattant des plaies toujours vives. Car la houle attend ceux qui se frottent aux tragédies nationales. Le font-ils à tort? Pas nécessairement. Le cinéma est aussi une catharsis et un mémorial.

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