Le vrai et le faux

Les frères Luc et Jean-Pierre Dardenne recevant leur prix à Cannes le printemps dernier.
Photo: Agence Reuters Les frères Luc et Jean-Pierre Dardenne recevant leur prix à Cannes le printemps dernier.

Le nom des frères belges Jean-Pierre et Luc Dardenne rime avec le Festival de Cannes, qui fut un immense tremplin pour leurs films. C'est là que leur premier long métrage de fiction, La Promesse, créa l'événement en 1996, là qu'ils décrochèrent deux palmes d'or: pour Rosetta en 1999 et pour L'Enfant en 2005, là que leur acteur Olivier Gourmet remporta le prix d'interprétation avec Le Fils en 2002. Sur la Croisette aussi, la fratrie décrocha en mai dernier le prix du scénario pour Le Silence de Lorna, qui sort en salle vendredi prochain.

Leurs films, souvent au corps à corps des acteurs, collés pour ce qui est des thèmes à leurs racines de documentaristes, sont attentifs aux drames des couches défavorisées. Ils se centrent sur les contradictions de leurs personnages, abordant de front les dérives individuelles, toujours liées aux questions sociales: immigration illégale, misère, perte des repères, etc.

Rencontrée à Toronto, ladite fratrie admettait que quatre prix à Cannes, c'est formidable. Ce qui ne les empêche pas de ramer pour financer leurs films et de repartir un peu à zéro chaque fois. «On est coproduits avec la France, mais il est important de demeurer producteurs majoritaires, pour avoir la liberté de choisir l'équipe, les acteurs, précise Luc Dardenne. Sinon, des acteurs plus connus pourraient nous être imposés. Or on préfère que les problèmes viennent de nous plutôt que de l'exigence des autres.»

Jouer différemment avec l'espace

Précisons que Le Silence de Lorna raconte à Liège l'histoire d'une jeune Albanaise (Arta Dobroshi) embobinée par une bande de malfrats, dans un trafic des mariages arrangés, pour obtenir sa citoyenneté belge. Elle épouse un junky (Jérémie Renier, un de leurs acteurs fétiches) en le poussant à la surdose dans le but d'épouser ensuite un mafieux russe. Le film est inspiré d'un fait divers.

«Lorna se retrouve devant un choix moral: laisser mourir ou ne pas laisser mourir l'homme qu'elle a épousé. Et par la suite, l'enfant qu'elle porte lui permet de vivre avec son fantôme», explique Luc Dardenne. «Lorna fabrique tout le temps du faux, si bien que dans sa vie ce faux devient plus vrai que la réalité», poursuit Jean-Pierre.

Le film aborde en arrière-plan le problème de l'immigration clandestine. «En Belgique, tout a changé avec la guerre en Yougoslavie, au milieu des années 90, et s'est accentué avec la chute du mur de Berlin, rappelle Jean-Pierre Dardenne. Cette immigration en provenance de l'Europe de l'Est a ses propres règles. Le milieu albanais, société au départ très fermée, possède des éléments particulièrement féroces, mais l'histoire d'êtres humains déracinés qui veulent leur place au soleil nous intéressait par-dessus tout. Le silence de l'héroïne, sa part d'ombre seront aussi une porte vers une forme de libération.»

Trouver l'actrice albanaise du film ne fut pas une mince affaire. Une centaine de jeunes femmes ont participé en Albanie et à Sarajevo aux auditions. Arta Dobroshi avait joué dans deux films albanais et leur est apparue pleine de naturel. Le hic était sa méconnaissance du français. «Elle a étudié la langue et pratiqué avec Jérémie Renier. Après deux mois et demi, Arta avait appris le français.»

Jérémie Renier, déjà à la distribution de La Promesse et de L'Enfant, a beaucoup participé au travail d'équipe en amont, s'impliquant, insufflant sa confiance aux troupes. «Il a perdu quinze kilos pour incarner ce narcomane», précise Jean-Pierre Dardenne.

Plutôt que de situer comme d'habitude l'action du film à Seraing, leur ville d'origine, les frères l'ont déplacée à Liège. «Liège possède une vie nocturne, davantage que notre ville industrielle. On voulait que l'action se déroule beaucoup la nuit», déclare Luc Dardenne. La fratrie refusait d'enfermer ses acteurs dans l'histoire à tourner et dans une interprétation psychologique, les alignant sur les éléments concrets: les mouvements, un silence, des détails, la façon de prendre une tasse de café, etc.

Délaissant la caméra à l'épaule qui a fait leur marque, les Dardenne se sont tournés cette fois vers le 35 mm. «Cela nous permettait un recul supplémentaire, affirme Jean-Pierre. On voulait regarder Lorna, capter ses silences, ses secrets avec un cadre plus large. La profondeur de champ était différente et la mise en scène le devenait du même coup. On a joué avec l'espace différemment, avec une technique plus lourde, moins mobile, mais qui correspondait aux besoins du film.»

Les Dardenne n'aiment pas parler de leurs projets en cours. Refusant de tourner pour tourner, ils attendent l'inspiration avant de plonger.

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