Peine perdue

En portant à l’écran le roman touffu de Cornelia Funke, le réalisateur Iain Softley court comme une poule sans tête et semble tout du long ne pas savoir dans quelle direction.
Photo: En portant à l’écran le roman touffu de Cornelia Funke, le réalisateur Iain Softley court comme une poule sans tête et semble tout du long ne pas savoir dans quelle direction.

Nous avons tous déjà vu quelqu'un courir avec les bras si chargés que tout ce chargement menace de se renverser à tout moment sur le sol. Vous êtes à dix dollars près d'en voir un autre, en l'occurrence l'Anglais Iain Softley qui, en portant à l'écran le roman touffu de Cornelia Funke, court comme une poule sans tête et semble tout du long ne pas savoir dans quelle direction.

Au tout début, son récit nous emporte dans son mouvement impétueux. Mais on constate rapidement que ça ne pourra pas durer. Que le scénario, tout simplement, manque de mesure, de contrôle et de rythme. Il y a malgré cela quelques éléments recommandables dans cette aventure d'un père (Brendan Fraser) et de sa fille adolescente (Eliza Hope Bennett) lancés à la recherche d'un roman campé au Moyen Âge, dont papa, autrefois, a libéré les personnages en faisant la lecture à haute voix, apprenant du coup qu'il possède un don très dangereux. Résultat: tandis que les vilains et les pas si vilains personnages, libérés des pages, prenaient le large, maman y était aspirée, pour n'en plus revenir.

Comment le livre rare s'est perdu, c'est là un de ces détails avec lesquels Softley refuse de s'encombrer. Toujours est-il que, dans un village alpin de bouquinistes, théâtre des premières scènes du film, l'ouvrage retrouvé déclenche une série de mésaventures pour le tandem, flanqué par intermittence d'un gentil cracheur de feu (Paul Bettany, la lumière du film) désireux de retourner dans le roman. Une grand-tante excentrique (Helen Mirren, qui en fait des tonnes) leur vient en aide, ainsi que l'auteur du livre en question (Jim Broadbent, aussi caricatural que ses caricatures imaginaires).

Softley, à qui on doit l'excellente adaptation du roman de Henry James The Wings of the Dove, mais également le négligeable Skeleton Key, jongle avec tellement d'éléments disparates, tellement de possibilités, que tout encombre son film et semble inséré de force dedans: une poursuite ici, un feu d'artifice là, avec quelques batailles mal mises en scène dans l'intervalle. Un élagage supplémentaire des éléments contenus dans le roman-source aurait sans doute allégé la proposition, et permis au récit de couler plus naturellement, au cinéaste de voir sa main devant lui.

Peine perdue. On retrouve dans Inkheart cette absence de mesure et de direction qu'on reproche souvent aux euro-puddings, où l'accent est mis sur la direction artistique flamboyante et la distribution prestigieuse. De fait, ce sont là les principaux atouts de cette production allemande (si, si), cofinancée avec la Grande-Bretagne et les États-Unis. Ça fait beaucoup de producteurs, donc plus de chefs que d'Indiens sur le plateau. Iain Softley, ça se confirme, en avait plein les bras. Et ça l'a de toute évidence empêché de nous en mettre plein la vue.

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Collaborateur du Devoir

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Inkheart

(Coeur d'encre)

De Iain Softley. Avec Brendan Fraser, Paul Bettany, Helen

Mirren, Eliza Hope Bennett, Andy Serkis, Jim Broadbent.

Scénario: David Lindsay-Abaire, d'après le roman de Cornelia

Funke. Image: Roger Pratt.

Montage: Martin Walsh.

Musique: Javier Navarrete.

Allemagne, Grande-Bretagne, États-Unis, 2008, 106 minutes.

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