L'Arctique à en mourir

Martha Flaherty, petite-fille de Robert Flaherty, le réalisateur de Nanook of the North
Photo: Martha Flaherty, petite-fille de Robert Flaherty, le réalisateur de Nanook of the North

Il y a à peine un siècle, son nom de famille semblait totalement incongru parmi les membres d'une communauté inuite alors que, pour les cinéphiles du monde entier, sa contribution à la reconnaissance de leur culture en a fait un véritable héros. Martha Flaherty, petite-fille de Robert Flaherty, le réalisateur de Nanook of the North (1921), porte ce nom à la fois comme une fierté et une fatalité; c'est un homme blanc qui allait célébrer sur pellicule leur ingéniosité et leur joie de vivre et, à sa suite, d'autres viendront briser cet équilibre fragile.

Dans Martha qui vient du froid, la cinéaste Marquise Lepage, qui s'intéresse depuis longtemps aux enfances brisées (Des marelles et des petites filles, Des billes, des ballons et des garçons), a voulu raconter celle de Martha Flaherty. Même un nom de famille aussi prestigieux n'a pu la protéger d'injustices qui commencent à peine à être connues du grand public. D'ailleurs, le film de Benoit Pilon, Ce qu'il faut pour vivre, évoquant le déracinement expéditif d'Inuits atteints de tuberculose dans les années 1950, participe pleinement à cette démarche de reconquête de la mémoire. La soeur de Martha goûtera d'ailleurs à cette médecine pendant deux ans...

À la fillette, à ses parents et à d'autres membres de sa communauté à Inukjuak, sur la péninsule d'Ungava, des fonctionnaires fédéraux ont vanté les charmes d'un nouvel Eldorado dans l'Extrême-Arctique, un endroit où la nourriture serait abondante. On avait pourtant caché un détail important: au début des années 1950, le Canada cherchait à assurer sa souveraineté sur ce territoire hostile, glacial et isolé. Le peupler à tout prix n'avait rien d'un geste désintéressé mais tout d'une déportation qui n'osait dire son nom.

Pour Martha et les siens, le voyage sur le brise-glace C. D. Howe fut interminable, mais il a vite paru agréable au moment de débarquer sur cette terre de glace, l'île d'Ellesmere, où plusieurs trouveront la mort, de faim mais aussi de froid, véritable ironie tragique pour un peuple qui avait su jusque-là l'affronter avec ingéniosité. Ce déracinement va marquer à tout jamais ces familles, et les survivants en portent encore les marques.

Marquise Lepage s'efface souvent au profit de son héroïne, qui non seulement raconte son histoire mais interroge les gens de sa famille, qui ont partagé toutes ses souffrances. Martha Flaherty revient d'ail-leurs sur les lieux de cette débâcle, une manière d'exorciser cette période où elle voyait son père devenir de plus en plus agressif, s'amusant aussi à s'inventer des amies imaginaires pour combler une cruelle solitude d'enfant isolée de tout et de tous.

Ce voyage est aussi un moyen commode pour la cinéaste de tapisser son film d'images d'ambiances pour suppléer à toutes celles que les archives ne peuvent lui fournir puisqu'elles sont pratiquement inexistantes, ou faussement enjolivées par le gouvernement de l'époque. Le procédé révèle assez vite ses limites, Marquise Lepage filmant sous tous les angles les pérégrinations de Martha Flaherty alors que nous la voyons très rarement en interaction avec les autres témoins de cette époque trouble. Cela affaiblit parfois la force dramatique de cet épisode charnière dans la vie d'un peuple encore trop souvent incompris. L'horreur sourde de cette cruelle injustice est toutefois délicieusement enveloppée par les musiques et la voix d'Élisapie Isaac, la chanteuse du groupe Taima. Entre gens qui viennent du froid, une chaleur humaine a vite fait de se répandre.

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Collaborateur du Devoir

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Martha qui vient du froid

Réalisation: Marquise Lepage. Scénario: Marquise Lepage, Martha Flaherty. Image: René Sioui-Labelle. Montage: Dominique Champagne, Nancy Gendron. Musique: Élisapie Isaac. Québec, 2008, 83 min.

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