Collision frontale

Les éclopés urbains de 3 saisons, de Jim Donovan
Photo: Les éclopés urbains de 3 saisons, de Jim Donovan

La fascination de Jim Donovan pour Montréal, et surtout pour ses «bas-fonds», était déjà évidente dans son premier long métrage, Pure, une virée pas très glamour dans les clubs de la ville avec une jeune reine de la nuit à la couronne délicate.

Ce monde un peu glauque, un peu canaille, est de nouveau présent dans 3 saisons, son second long métrage et un premier en langue «montréalaise», les personnages s'exprimant principalement en français mais aussi en anglais et en italien, ou parfois dans une inévitable cacophonie des trois. Les papillons de nuit s'aventurent donc à la lumière du jour et frayent avec les représentants d'un milieu en apparence plus propret mais loin d'être irréprochable. En fait, tout ce beau monde ignore qu'il se dirige vers une collision frontale, au propre comme au figuré, le destin (et de sérieux coups de pouce de la part des deux scénaristes) favorisant ces rencontres inattendues.

3 saisons établit trois contextes socioéconomiques bien distincts. Entre le couple de jeunes parvenus, Sasha (Caroline Néron) et Carmine (Romano Orzari), celui formé par deux itinérants, Justine (Carinne Leduc) et Seb (Shawn Baichoo), et Decker (Frank Schorpion), un père éploré originaire de Calgary cherchant activement le meurtrier de sa fille à Montréal, aucun fil conducteur ne semble apparent. Lorsque Justine découvre qu'elle est enceinte, une nouvelle qui est loin de réjouir son copain violent et jaloux, une dispute sanglante va rapidement assurer la convergence des destinées des cinq personnages, tous plus paumés les uns que les autres, peu importent leurs revenus ou leur statut social.

Il faut toujours posséder une certaine dose de foi cinéphilique pour adhérer à ces tours de passe-passe narratifs où même les plus grands (comme Robert Altman, un maître incontesté du genre) se sont parfois cassé les dents. Le film choral permet de ratisser large sur le plan thématique et de faire de tous les personnages les figurines d'un jeu d'échecs, les possibilités de déplacement se révélant quasi infinies.

Jim Donovan s'amuse à pousser très loin ces combinaisons mais, à vouloir forcer le trait, le tout finit par manquer de cohésion, comme si le cinéaste s'était donné pour mission d'illustrer toutes les misères morales d'une grande ville — alors que ses héros se croisent comme s'ils habitaient tous le même petit village.

3 saisons réussit tout de même à masquer certaines de ses limites, entre autres budgétaires, offrant un passage du temps bien contrasté et multipliant les lieux de tournage, du condo de luxe aux bars mal famés en passant par la banlieue rassurante. Ces défis sont toutefois relevés au détriment d'un scénario qui aurait grandement gagné à être resserré, quitte à sacrifier quelques péripéties (l'errance du père éploré finit par traîner en longueur), alors que les interprètes semblent le plus souvent laissés à eux-mêmes, révélant chez certains leur cruel manque de technique de jeu. Avec beaucoup de candeur, Carinne Leduc s'impose sans trop de difficultés dans ce choeur d'éclopés urbains.

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3 saisons

Réalisation: Jim Donovan. Scénario: Jim Donovan, Carinne Leduc. Avec Caroline Néron, Romano Orzari, Carinne Leduc, Shawn Baichoo, Frank Schorpion, Dan Bigras. Image: Jean-Pierre Gauthier. Montage: François Normandin, Jim Donovan.. Musique: Laurent Eyquem. Québec, 2008, 100 min.

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