De la suite dans les idées

Avec une telle gueule, Adam Sandler n'avait sans doute jamais rêvé de sauver la veuve, l'orphelin... et une blonde plantureuse. Tout cela est bien sûr possible dans les contes de fées, pleins de mansuétude pour les perdants congénitaux, un profil que la vedette de Happy Gilmore et de Punch-Drunk Love (les deux hémisphères de sa filmographie...) adopte sans difficulté d'exécution.

Dans Bedtime Stories d'Adam Shankman, celui qui nous a un peu décoiffés avec Hairspray, la fantaisie est au service des valeureux fantasmes héroïques de Sandler.

Il n'y a visiblement pas qu'au Québec que l'on assiste à l'agréable résurgence du conte et de ses pouvoirs infinis sur le réel, authentiques ou dérisoires. Skeeter Bronson (Sandler égal à lui-même) l'ignorait jusque-là. Employé plus ou moins modèle d'un grand hôtel jadis la propriété modeste de son père (Jonathan Pryce en narrateur d'outre-tombe), il devient le gardien des deux enfants de sa soeur Wendy (Courteney Cox) pendant une semaine. Il appréhende cette tâche, mais d'un soir à l'autre, à l'heure du dodo, son imagination débordante les amène dans des univers où cow-boys, gladiateurs, gardiens de l'espace et preux chevaliers font la loi, toujours sous les traits de Skeeter.

Le pauvre homme doit aussi sortir ses griffes dans la réalité, convaincu qu'il peut troquer son torchon pour devenir le gérant d'un nouvel hôtel que s'apprête à construire son redoutable patron (l'ineffable Richard Griffiths). Quant à Kendall (Guy Pearce au visage tristement plastifié), le bras droit du directeur, il préfère multiplier les manigances, détenant dans sa manche une carte aux pouvoirs destructeurs: l'établissement sera construit sur l'emplacement de l'école que fréquentent ses neveux, dirigée d'une main de fer par Wendy et où travaille aussi sa copine Jill (Keri Russell, une grâce de tous les instants), une institutrice pour laquelle Skeeter a un sérieux béguin.

Ce ne sont pas ces enjeux dramatiques qui éblouissent le spectateur de bonne volonté, sachant que sous l'enseigne Walt Disney, celle qui dorlote cette production, tout est bien qui finit très bien, surtout en matière de lutte à la rapacité des promoteurs immobiliers. Le scénario repose sur un concept aussi limpide qu'illimité: l'illustration souvent kitsch de l'imaginaire d'un homme ordinaire, s'extirpant de sa médiocrité pour squatter des mondes où il n'aurait jamais droit de cité — pas plus qu'Adam Sandler, du moins jusqu'à aujourd'hui.

Toutes ces fantaisies sont agrémentées de multiples incongruités temporelles mais elles ne sont jamais aussi drôles que lorsqu'elles s'infiltrent dans le quotidien d'un anti-héros qui y voit des signes dictés par la main de la destinée. Car il suffit de croire à une ondée de gomme balloune, au sauvetage d'un clone de Paris Hilton ou que derrière un loser se cache toujours un winner pour que le conte de fées devienne aussitôt une conférence de Jean-Marc Chaput.

Les plus jeunes saisiront vite le caractère édifiant de Bedtime Stories, mais l'heure est surtout à l'émerveillement. Pendant ce temps, leurs parents, c'est-à-dire tous ceux qui ont déjà eu l'air fou pendant les années 1980, trouveront certains charmes aux choix musicaux de Skeeter. Preuve qu'Adam Shankman a de la suite dans les idées quelques années après The Wedding Singer, un film à caractère historique (hum...) sur cette décennie fluo-pastel avec nul autre qu'Adam Sandler. Oui, certains ont de la suite dans les idées, peu importe leur épaisseur.

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Bedtime Stories

(v.f. : Histoires enchantées)

Réalisation: Adam Shankman. Scénario: Matt Lopez, Tim Herlihy. Avec Adam Sandler, Keri
Russell, Guy Pearce, Laura Ann Kesling, Jonathan Morgan Heit. Image: Michael Barrett. Montage: Tom Costain, Michael Tronick. Musique: Rupert Gregson-Williams. États-Unis, 2008, 99 min.

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Collaborateur du Devoir

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