Temps retrouvé, temps perdu

Dans The Curious Case of Benjamin Button, le héros naît vieillard et rajeunit à mesure que le temps passe. Dans le rôle-titre, Brad Pitt est formidable, surtout dans la première partie, où seuls ses yeux confirment qu’il s’agit bien de lui
Photo: Dans The Curious Case of Benjamin Button, le héros naît vieillard et rajeunit à mesure que le temps passe. Dans le rôle-titre, Brad Pitt est formidable, surtout dans la première partie, où seuls ses yeux confirment qu’il s’agit bien de lui

«La jeunesse est la seule chose désirable», disait Dorian Gray. Or, une fois assouvi, ce désir, presque une compulsion, n'entraîne qu'avilissement et déchéance, du moins dans la dramaturgie. Avant qu'Oscar Wilde ne se penche sur la question, la légende de Faust proposait déjà une morale similaire. En 1922, F. Scott Fitzgerald s'y est lui aussi intéressé, le temps d'une étonnante nouvelle: The Curious Case of Benjamin Button, où le héros naît vieillard et rajeunit à mesure que le temps passe.

L'auteur de The Great Gatsby ne tenait pas les riches en haute estime; son constat semble être ici que jeunesse et beauté les rendent pire encore. Sur la page, le personnage n'est guère plus sympathique que Dorian Gray. Quelle surprise, donc, de voir ce qu'en ont fait le cinéaste David Fincher (The Game, Fight Club, Zodiac) et son scénariste Eric Roth (Forrest Gump, The Horse Whisperer) dans leur très libre et très belle adaptation.

Quand l'on adapte une oeuvre d'un médium à un autre, mieux vaut parfois n'en retenir que l'essence afin d'éviter les écueils d'une plate transposition. The Curious Case of Benjamin Button fait table rase et ne préserve de la source que les prémices. Ainsi Benjamin ne vient-il plus au monde après la Guerre de Sécession mais après la Première Guerre mondiale, sous la forme d'un bébé pourvu des traits et des caractéristiques physiologiques d'un très vieil homme. Dès lors, le film affirme une rupture définitive avec la nouvelle: épouvanté par cette créature lui tenant lieu de fils, le père Button, un riche industriel, s'enfuit avec le nouveau-né, qu'il finit par abandonner au bas de l'escalier d'un foyer pour personnes âgées tenu par Queenie, une jeune femme noire à la parlure imagée. Là-bas, Benjamin se fond rapidement avec la clientèle et il appert par moments que la ligne séparant l'enfance du vieil âge est bien ténue. Planter l'action en pareil lieu, dans un tel contexte, confère au récit une profondeur additionnelle. Cette avenue inédite permet d'ailleurs l'éclosion de quelques-uns des rares moments de franche émotion. Car pour toute sa splendeur formelle et ses effets spéciaux discrets mais remarquables, force est d'admettre que le film de Fincher émerveille plus qu'il ne touche. Cela dit, le charme mélancolique qu'exsude The Curious Case of Benjamin Button engendre une indéniable fascination, laquelle se nourrit également d'une atmosphère éthérée méticuleusement forgée par le cinéaste et son directeur photo.

Dans le rôle-titre, Brad Pitt est formidable, surtout dans la première partie, où seuls ses yeux confirment qu'il s'agit bien de lui, derrière l'imagerie assistée par ordinateur et le maquillage prosthétique; un défi qu'il relève sans jamais forcer la note. Dans le rôle de Daisy, l'amour de sa (singulière) vie, Cate Blanchett est égale à elle-même, c'est-à-dire inspirée, à l'instar de Tilda Swinton, émouvante en épouse esseulée.

Oeuvre envoûtante, à mi-chemin entre chronique du siècle et drame sentimental épique, The Curious Case of Benjamin Button est un ravissement pour l'oeil et l'esprit.

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The Curious Case of Benjamin Button

Réalisation: David Fincher. Scénario: Eric Roth, d'après la nouvelle de F. Scott Fitzgerald. Avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Taraji P. Henson, Julia Ormond, Tilda Swinton, Jason Flemyng. Photographie: Claudio Miranda. Montage: Kirk Baxter, Angus Wall. Musique: Alexandre Desplat. États-Unis, 2008, 159 min.

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Collaborateur du Devoir

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