Un défi magnifiquement relevé

Dans The Reader, Kate Winslet est extraordinaire. Elle est une des rares actrices capables de communiquer un large éventail d’émotions sans ouvrir la bouche.
Photo: Dans The Reader, Kate Winslet est extraordinaire. Elle est une des rares actrices capables de communiquer un large éventail d’émotions sans ouvrir la bouche.

Cinq ans après sa sublime adaptation du roman Les Heures, de Michael Cunningham, l'Anglais Stephen Daldry s'attaque à un autre grand contemporain: Le Liseur, de Bernhard Schlink. Sur le fond, le passage du texte à l'image s'avère aussi complexe, le film devant illustrer, avec autant d'éloquence que le roman, le conflit sourd opposant en Allemagne la génération qui a vécu la Deuxième Guerre mondiale, et celle, née après, qui lui réclame des explications sur l'horreur dont elle a été un témoin actif ou passif.

Sur le plan de la forme, le pari, en continuité directe avec la précédente méditation sur Virginia Woolf, est tout aussi complexe à relever — va-et-vient entre trois époques, alternance de points de vue, etc. — et, au final, tout aussi magnifiquement relevé.

Mieux peut-être même, en ce sens que Daldry fait preuve ici d'une retenue qui manquait parfois à Les Heures, pour raconter l'histoire de Michael Berg (David Kross et Ralph Fiennes). Son histoire débute en 1958. Frappé par la maladie au retour de l'école, l'adolescent est secouru par Hannah (Kate Winslet), une belle ouvrière de quinze ans son aînée qui, bientôt, le dépucelle et lui fait vivre un été torride avant de disparaître de sa vie. Saut dans le temps: 1966. Michael, étudiant en droit suivant aux assises les procès de criminels de guerre nazis, reconnaît Hannah parmi un groupe d'accusées. Comment accepter que celle qu'il a tendrement aimée, à qui il faisait jour après jour la lecture à haute voix, soit responsable du sort funeste de centaines de détenues des camps de la mort? Comment réconcilier les deux Hannah dans la tête de Michael, et du même coup les deux Allemagne? En 1995, date à laquelle s'amorce le récit en flash-back, la blessure de Michael est encore vive et les questions fondatrices du roman (est-il possible d'aimer sans juger et de comprendre sans condamner?) sont toujours aussi déchirantes.

La mise en scène de Daldry, un brin éthérée, élève le film (c'est très allemand) dans le champ de la pensée. En effet, nous sommes à des années-lumière du cinéma d'émotions viscérales et de mélos indignés que Hollywood privilégie pour ce genre de sujet. Le mérite en revient aussi à David Hare (Plenty, Damage), dramaturge dont le scénario étonnamment économe de paroles avance sur le fil, refusant de juger Hannah pour les crimes «de devoir» qu'elle reconnaît avoir commis, refusant aussi de juger Michael lorsqu'il fait le choix de garder le silence sur un élément de preuve qui pourrait alléger sa sentence.

Deux grands directeurs-photo, Roger Deakins et Chris Menges, s'échangent la caméra d'une époque à l'autre, histoire de bien distinguer celles-ci visuellement, bien qu'au final le film atteigne une grande unité. Le mérite revient en partie à la très belle partition de Nico Muhly, moins envahissante que celle de Philip Glass dans Les Heures, mais tout aussi efficace pour traduire les silences des personnages.

Kate Winslet, pour sa part et comme (presque) toujours, est extraordinaire. Le fait qu'elle ait l'air tout droit sortie d'un film de Fassbinder n'y est pour rien. Winslet est une des rares actrices capables de communiquer un large éventail d'émotions sans ouvrir la bouche. Et lorsqu'elle les ouvre, son léger accent allemand — sans doute pour se mettre à niveau avec son jeune partenaire David Kross, Allemand d'origine — coule comme rivière et réussit à nous faire oublier la convention d'un film qui, contre toute vraisemblance, a été tourné dans la langue de l'adversaire.

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The Reader (Le Liseur)

De Stephen Daldry. Avec Kate Winslet, Ralph Fiennes, David Kross, Bruno Ganz. Scénario:
David Hare, d'après le roman de Bernhard Schlink. Image: Roger Deakins, Chris Menges. Montage: Claire Simpson. Musique: Nico Muhly. États-Unis, 2008, 123 min.

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Collaborateur du Devoir

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