Entretien - L'art d'entrer dans le rêve de l'autre

L’actrice belge Yolande Moreau joue la Séraphine de Martin Provost
Photo: L’actrice belge Yolande Moreau joue la Séraphine de Martin Provost

Nous avions causé autour d'un mauvais café à Karlovy Vary, en République tchèque, à l'été 2005, et en octobre dernier, lors du Festival du nouveau cinéma, j'éprouvais le même plaisir à retrouver Yolande Moreau, une actrice (belge d'origine et vivant aujourd'hui en Normandie) qui sait tout autant émouvoir que faire rire (Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, Un honnête commerçant, etc.), toujours prête à relever de nouveaux défis. «À entrer dans le rêve de l'autre», tient-elle à préciser, sachant ce qu'il en coûte de les fabriquer pour le cinéma après la réalisation d'un premier long métrage, Quand la mer monte, puisant à même ses expériences de comédienne en tournée et son regard candide sur la vie.

Reconnaissance et responsabilités

C'est cette même candeur qu'elle met au service d'un des plus beaux personnages qu'elle a incarnés à l'écran, celui de Séraphine de Senlis, femme de ménage le jour et peintre la nuit. Dans le film que lui consacre le réalisateur Martin Provost, cette artiste au destin à la fois banal et tragique, née en 1864 et morte (de faim...) à l'asile psychiatrique en 1942, ne connaîtra de son vivant qu'une gloire éphémère, alimentée par le collectionneur d'art allemand Wilhelm Uhde (Ulrich Tukur). Les soubresauts de l'Histoire (deux guerres mondiales, la crise économique de 1929) et une santé mentale chancelante, héritée d'une enfance misérable, d'une éducation stricte chez les religieuses et d'un labeur harassant chez des bourgeois de province, ne feront qu'accélérer ses crises mystiques et ses pulsions créatrices avant une totale abdication.

Longtemps abonnée aux petits rôles de composition «hauts en couleur» destinés «à faire marrer la galerie» — elle est très connue en France pour une série télévisée satirique intitulée Les Deschiens —, Yolande Moreau savoure le plaisir d'être sollicitée pour des rôles comme celui de l'émouvante Séraphine. «On ne serait pas venu me chercher si je n'avais pas tourné Quand la mer monte, souligne-t-elle. Il y avait une peur que je sois trop comique ou trop liée à l'image de la série Les Deschiens. Évidemment, ça me fait plaisir...»

À cette reconnaissance s'ajoutent bien sûr des responsabilités, dont celle de servir une héroïne qui n'est pas que le fruit de l'imagination d'un scénariste. «Le poids est moins fort que d'aborder Édith Piaf, souligne avec modestie l'actrice. En même temps, il y a une pudeur d'incarner quelqu'un qui existait, tout simplement. On ne peut pas entrer dans le personnage de plain-pied en disant: je vais faire comme ci ou comme ça. Même lorsqu'il est temps de travailler la voix, on se demande si c'est la bonne, surtout que chanter fait partie du personnage. Mais pour tous les rôles c'est pareil: on cherche toujours ailleurs et, après, on revient toujours vers soi...» Car l'actrice a elle aussi connu ses moments mystiques à l'adolescence, ainsi qu'un goût pour la peinture, vite délaissée pour la comédie.

Même si Séraphine de Senlis était une contemporaine de Picasso, de Braque et d'Henri Rousseau dit le Douanier (des peintres dont Wilhelm Uhde s'était entiché), notre méconnaissance de l'artiste prouve bien qu'elle n'a pas connu le même sort. Le film de Martin Provost contribuera sans aucun doute à la sortir de l'ombre, mais cela ne peut effacer les revers de fortune ni les tabous d'une époque, celle où toute forme de folie était autant un mystère qu'une menace. Sur son comportement, Yolande Moreau refuse de jouer à la psychologue. «Je me garderais bien d'avoir des certitudes. Je pense que c'est quelqu'un qui a connu d'énormes souffrances et a trouvé dans la peinture une forme d'exutoire. Quand le collectionneur n'arrive plus à la soutenir à cause de la crise de 1929, elle l'interprète comme un nouvel abandon.» Et si elle avait vécu à notre époque? «On aurait peut-être fait plus attention à sa peinture», affirme l'actrice, sans conviction...

Celle que l'on verra bientôt dans le prochain Jean-Pierre Jeunet (Micmacs à tire-larigot) et avec un peu de chance dans un petit film délirant mâtiné d'humour belge intitulé Louise Michel, de Benoît Delépine et Gustave de Kervern, où elle interprète une transsexuelle s'amourachant d'un... transsexuel (Bouli Lanners, qu'on peut découvrir présentement dans Eldorado), reçoit depuis quelques mois des accolades délirantes de la presse française pour son interprétation. Yolande Moreau, qui sait faire le clown mais pas la grosse tête, tient à calmer les ardeurs de ceux qui la voient déjà en nomination pour un César. «Je me refuse à y penser, dit-elle toutefois avec une fierté non dissimulée. Disons que je fais mon plein d'ego pour l'hiver!» Avant cela, nous ferons le plein de couleurs et d'émotions en suivant les pas, les drames et les coups de pinceau de la généreuse Séraphine.

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Collaborateur du Devoir

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Séraphine prendra l'affiche à Montréal le vendredi 12 décembre.

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