Un no man's land où tout arrive

Une scène du film Elle veut le chaos, de Denis Côté
Photo: Une scène du film Elle veut le chaos, de Denis Côté

Couronné du prix de la mise en scène au dernier Festival du film de Locarno, Elle veut le chaos est dans le droit fil des films précédents de Denis Côté. Ce n'est pas à lui qu'on peut reprocher de chercher à devenir commercial, en courtisant le grand public. Au contraire, le cinéaste a retranché de ce scénario les éléments explicatifs qui auraient fait comprendre sur quel passé le présent s'arrime. Privé de repères, le spectateur doit imaginer, supputer. Rien de formaté, mais une position radicale, démesurément avec ce scénario réduit à trop d'énigmes, mais une démarche respectable, susceptible toutefois de ne séduire que les cinéphiles avertis.

Après Les États nordiques et Nos vies privées, avant Carcasses qu'il livrera aux prochains Rendez-vous du cinéma québécois, le cinéaste québécois venu de la critique revisite encore un des coins perdus du Québec, no man's land où tout peut arriver et où tout arrive, de fait.

Mais son style a changé. Lui qui semblait abonné à une caméra à l'épaule donnant parfois le tournis a privilégié ici plusieurs plans fixes, des cadrages à la précision maniaque et des plans séquences nombreux. Le noir et blanc ajoute aussi au côté décalé du film, en lui offrant en prime une sorte de poésie de l'étrange. Cette mise en scène impeccable méritait bien son prix, les interprétations sont solides, mais les tons pas toujours bien mariés entre tentative du burlesque et drame pur font boiter le scénario. L'humour noir peine à s'imposer.

Nous voici dans un village perdu, au bord d'une autoroute qui doit bien mener quelque part. Des malheurs sont survenus, des crimes peut-être. Lesquels? Mystère. La belle du lieu, Coralie (Ève Duranceau), doit accepter le départ de sa mère dans un institut psychiatrique, aux côtés d'un père dépassé (Normand Lévesque). Les voisins, Spazz (Nicolas Canuel), Alain (Réjean Lefrançois) et Pic (Olivier Aubin), sont des petits bandits minables. Ils ont même fait venir deux jeunes Russes pour les prostituer, mais la place manque de clients et l'ennui se conjugue aux forfaits divers, et parfois sanglants, de cette joyeuse bande. Un ancien amant de Coralie, sorti de prison, tente de la reconquérir (Laurent Lucas, toujours délicieusement inquiétant).

Denis Côté est un bon directeur d'acteurs et sa cohorte de truands tient la route. Ève Duranceau, remarquée dans Bluff et Le Banquet, maîtrise avec souplesse son personnage entre deux eaux, muse noire, paumée, perdue. L'atmosphère du film est pesante, figée, énigmatique, avec des scènes intéressantes, surtout en dernière partie quand le grand chaos sanglant offre des images d'une insolite désolation. Mais les errements des jeunes Russes fascinent aussi, atterries dans un univers en décomposition qui avale ses habitants.

L'histoire est pourtant tellement tissée d'ellipses qu'elle peine à captiver. Tout est au poste pour offrir un univers noir solide, sinistre et troublant, sauf que la sauce, trop diluée, trop éthérée, laisse le spectateur en plan. Sans prendre ce dernier par la main, le cinéaste aurait sans doute gagné à offrir quelques repères aux personnages, dont on sent la détresse, dont on voit les errements et les débâcles, mais qui manquent de chair autour des os.

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Elle veut le chaos

Réalisation et scénario: Denis Côté. Avec Ève Duranceau, Normand Lévesque, Laurent Lucas, Nicolas Canuel, Réjean Lefrançois, Olivier Aubin, Lesya Samar. Image: Josée Deshaies. Montage: Sophie Leblond.

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