Admirable portrait d'un militant rassembleur

Sean Penn dans le rôle de Harvey Milk, dans le film de Gus Van Sant
Photo: Sean Penn dans le rôle de Harvey Milk, dans le film de Gus Van Sant

Depuis l'échec injustifié de Finding Forrester, en 2000, Gus Van Sant, cinéaste à deux visages assumés, était retourné à ses premières amours (cf. My Own Private Idaho) et à son «moi» expérimental pour explorer à travers ses films la (dé)formation du moi, justement, chez des adolescents (Elephant, Paranoid Park) et des jeunes adultes en détresse psychologique (Gerry, Last Days). Son treizième long métrage, Milk, biographie d'un conseiller municipal homosexuel de San Francisco assassiné en 1978 par un confrère homophobe, marque son retour à un cinéma plus consensuel et plus accessible, plus proche en fait des To Die For et Good Will Hunting, qui l'ont fait connaître auprès du grand public.

De fait, on devine que le caractère personnel du projet tient moins à la forme du film, simple, rigoureuse et classique, qu'au choix du sujet. Van Sant est ouvertement gai, et Milk a marqué l'histoire de cette communauté. Le film, conséquemment, est très personnel.

Trente ans presque jour pour jour après les faits (Harvey Milk et le maire de San Francisco ont été abattus par Dan White le 27 novembre 1978), 24 ans après le remarquable documentaire The Times of Harvey Milk signé Rob Epstein, Van Sant reconstitue, à la manière d'un feuilleton haut de gamme, les huit dernières années de vie de celui qui fut le premier élu ouvertement gai de l'histoire américaine.

Milk (Sean Penn) a 40 ans lorsqu'en 1970 il quitte New York avec son amant Scott Smith (excellent James Franco) pour aller s'établir à San Francisco. Dans Castro Street, artère commerçante d'un quartier ouvrier pris d'assaut par la communauté homosexuelle, il ouvre un magasin d'articles de photographie. Plus qu'un commerce, le lieu devient rapidement le point de ralliement des militants gais, persécutés par les autorités policières et dénigrés par les groupes de droite religieuse, que Milk galvanise par son rêve d'obtenir un poste à la mairie.

Le scénario du jeune Dustin Lance Black, élevé dans la religion mormone, décline les faits et les campagnes électorales (au nombre de quatre, Milk ayant perdu les trois premières) à la manière d'un long flash-back. Or, plus que le récit d'une ascension, Black et Van Sant font le portrait d'un homme fragile mais pugnace, une planète autour de laquelle gravitent plusieurs astres, chacun ayant la fonction d'en éclairer une face différente. Smith, qui l'épaulera dans sa lutte jusqu'à la onzième heure, fait resurgir son caractère engagé, avec les sacrifices que ça suppose sur le plan intime. Cleve Jones (Emile Hirsch), que Milk va enrôler dans ses troupes, met en valeur son immense pouvoir de conviction. Jack Lira (Diego Luna), un Latino immature et efféminé, qui fut son dernier amant, met en évidence son charme, sa générosité et sa tolérance. Mais c'est à travers Dan White (Josh Brolin, très convaincant), ex-policier tourmenté, de droite et potentiellement gai au placard, que les talents de politicien et de stratège de Milk sont les mieux communiqués. Son inconscience aussi, ce qui explique la fin brutale et prématurée du personnage que Sean Penn, très en forme et visiblement convaincu de l'utilité de l'oeuvre, défend avec la dernière énergie.

Cela dit, et c'est paradoxal dans le contexte d'un film faisant le portrait d'un militant, Milk est la douceur faite film. Pas une plaidoirie, pas un réquisitoire, mais un portrait, nuancé et fasciné, d'un homme qui a rêvé du pouvoir et qui a été piégé par lui.

Le directeur photo Harris Savides, qui tient un rôle de premier plan dans l'oeuvre de Van Sant (rappelez-vous la caméra en apesanteur d'Elephant), filme avec discrétion, son dispositif transparent, une attitude désinvolte devant une reconstitution d'époque sobre qui ne cherche pas à attirer le regard. Au montage, Elliot Graham arrondit les angles et Danny Elfman faufile sa musique dans l'image, rendant l'une et l'autre indissociables. Seuls les grands du septième art sont capables de contrôler leur art avec tellement de finesse et de doigté qu'on ne sent plus l'effort ou la volonté qui est derrière. Van Sant et son équipe sont de ceux-là.

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Milk

De Gus Van Sant. Avec Sean Penn, James Franco, Emile Hirsch, Josh Brolin, Diego Luna, Alison Pill, Victor Garber. Scénario: Dustin Lance Black. Image: Harris Savides. Montage: Elliot Graham. Musique: Danny Elfman. États-Unis, 2008, 128 minutes.

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Collaborateur du Devoir

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