Un Woody tout autre

Ewan McGregor et Colin Farrell dans Cassandra’s Dream, de Woody Allen
Photo: Ewan McGregor et Colin Farrell dans Cassandra’s Dream, de Woody Allen

Il était en soi révoltant que l'avant-dernier Woody Allen (précédant Vicky Cristina Barcelona) ait survolé nos écrans sans s'y poser. D'autant plus que nombreux sont les cinéphiles à voir tous ses films. Situation corrigée par l'Association québécoise des critiques de cinéma, qui entend s'impliquer régulièrement dans la promotion du film d'auteur, main dans la main cette fois avec les Films Séville et le Cinéma du Parc, qui présente le film avec des sous-titres français, forts bienvenus pour décoder l'accent cockney.

Cassandra's Dream clôt la trilogie londonienne du célèbre cinéaste binoclard new-yorkais, après Match Point et le moins réussi Scoop.

Autant le préciser tout de suite: jamais un film de Woody Allen n'aura moins ressemblé à ses oeuvres précédentes. À un point qui trouble. Est-ce bien notre homme? Sa célèbre ironie ne paraît perceptible qu'à travers la musique de Philip Glass (une nouveauté), qui ponctue les moments forts avec des accords très accentués évoquant ceux du temps du muet.

Par ailleurs, Woody s'attaque ici à un sujet qu'il voit collé à la tragédie grecque et aux grands romans russes, pour le poids de la faute, trop dure à porter. On évoque aussi les tragédies shakespeariennes, sans le génie du grand Will, mais en songeant à lady Macbeth tentant en vain d'effacer le sang de ses mains.

Ce milieu populaire britannique est étranger à Woody Allen, ainsi que l'accent cockney, comme s'il revisitait en mode mineur l'univers de Ken Loach et de Mike Leigh. Étrange objet filmique, témoignant toutefois du désir du cinéaste d'explorer des terres vraiment nouvelles, sans les répliques drôles et incisives qui ont fait sa marque. Oui, mais...

Nous voici en compagnie de deux frères paumés: l'un, Terry (Colin Farrell), réparateur de voitures et joueur impénitent, bientôt enlisé dans les dettes; l'autre, Ian (Ewan McGregor), arriviste qui, pour les beaux yeux d'une actrice, veut quitter le restaurant familial pour brasser des affaires. Ils ont ensemble acheté un voilier au-dessus de leurs moyens, le Cassandra's Dream, dont on devine d'entrée de jeu le destin tragique. Car en acceptant de «rendre service» à l'oncle d'Amérique (Tom Wilkinson, délicieusement inquiétant), livré au chantage d'un associé, les deux lascars franchiront la ligne du crime.

Longtemps le film enlisera son action en des scènes longuettes et sans grand intérêt, profilant les amours et les ambitions de la fratrie, avec une caméra réaliste, des interprétations souvent chancelantes — Hayley Atwell dans la peau de l'ambitieuse Angela est une caricature de belle ensorceleuse. Heureusement, la tragédie creusera son lit, en faisant culbuter Cassandra's Dream dans un registre noir où les rouages psychologiques des personnages deviendront la matière du thriller. Car à l'heure où s'affrontent le cynique Ian et le malheureux Terry, fou de remords (le jeu de Farell devient plus solide en fin de piste), la partie est déjà jouée, le diable attend son butin et le cinéphile y trouve un peu son compte

La dernière partie repose sur cette mécanique implacable d'un destin que les dieux ont voulu dramatique. Sans juger ses personnages, Woody Allen tient lui-même le rôle du choeur grec qui observe l'agitation des protagonistes avant la chute. Mais le cinéaste, en ces eaux inconnues, y aura égaré son style et tout ce qui semblait collé à son univers de dialogues échangés comme des balles de ping-pong. Moins à l'aise ici, il pourrait être un autre cinéaste que lui. Bizarre! Bizarre! Et décevant, aussi.

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Cassandra's Dream

Réalisation et scénario: Woody Allen. Avec Hayley Atwell, Colin Farrell, Ewan McGregor, Tom Wilkinson, John Benfield, Phil Davis. Image: Vilmos Zsigmond. Musique: Philip Glass. Montage: Alisa Lepselter.

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