Cinéma - Pour dénoncer le difficile et l'inutile

Une manifestante contre le projet de Rabaska
Photo: Une manifestante contre le projet de Rabaska

Les poètes sont parfois prophètes. Dans sa chanson Le Tour de l'île, Félix Leclerc craignait de voir l'île d'Orléans transformée en «parc à vidanges, [en] boîte à déchets, [en] U.S. parking». L'histoire donnerait-elle raison à celui qui disait que cet endroit pouvait nous aider à «supporter le difficile, et l'inutile»? Avec l'installation possible du terminal méthanier de Rabaska sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent près de Québec, l'inimaginable semble en bonne voie de devenir la triste réalité.

Les cinéastes Martin Duckworth (Armé pour la paix) et Magnus Isacsson (Maxime, McDuff et McDo) ne pouvaient trouver meilleur leitmotiv pour leur dernier documentaire tourné en étroite collaboration, La Bataille de Rabaska. Interprétée avec bonhomie par Yves Lambert, dont l'accordéon n'est jamais loin, la chanson symbolise une réelle inquiétude de voir s'implanter dans ce beau coin de pays une gigantesque horreur architecturale doublée d'une potentielle bombe à retardement. Rabaska serait-il en somme le Mirabel du gaz naturel, une chimère dans le grand débat des besoins énergétiques des Québécois? C'est à cela qu'une poignée de citoyens de la municipalité de Beaumont ont dit un non retentissant, ne soupçonnant pas qu'en 2004 ils s'engageaient dans une lutte où les élus, municipaux comme provinciaux, seraient rarement leurs alliés.

Qu'une «big business» décide de passer le rouleau compresseur pour défigurer un paysage à des fins commerciales n'est malheureusement plus un objet de curiosité, ni même pour certains un prétexte à indignation. Ce que les deux réalisateurs tentent ici de cerner, c'est le poids des acteurs économiques, mais aussi leur influence sur les politiciens, portés au pouvoir par les citoyens, une donne que certains d'entre eux semblent oublier. C'est à cette dure réalité qu'Yves St-Laurent, Dominique Chabot, Lise Thibault et d'autres supporters se heurtent, eux que rien ne destinait à porter des pancartes, à crier des slogans et surtout à tenir un discours où la ferveur militante s'appuie toujours sur une somme impressionnante de recherches.

De 2004 à 2008, Duckworth et Isacsson ont observé avec une réelle sympathie un combat digne de David et Goliath, porté aussi par l'enthousiasme à la suite de l'humiliant recul du gouvernement Charest à propos de la centrale thermique du Suroît (c'est d'ailleurs cette «bataille» qu'ils voulaient documenter, surpris qu'elle s'achève si vite!). Loin de bâillonner les défenseurs du projet, dont le maire de Lévis, un certain Jean Garon (pour mémoire: père de la loi sur le zonage agricole dans le premier gouvernement du Parti québécois...), les réalisateurs accordent tout de même une place plus grande à ceux qui se battent sans cabinet d'avocats puissant, avec des moyens de fortune mais une conviction immense.

Dans sa superbe maison ancestrale, soutenu sans réserves par sa compagne Dominique et la présence vivifiante de ses jeunes enfants, Yves St-Laurent semble se transformer souvent en Don Quichotte, conscient toutefois qu'un terminal méthanier, c'est plus menaçant qu'un moulin à vent... L'homme n'a rien de l'écolo romantique et tout du stratège pragmatique, étonné comme tant d'autres de l'isolement dans lequel il est plongé face aux pouvoirs publics.

Car en plus de montrer leurs petites victoires, les cinéastes ne cachent pas leurs grandes défaites, dont une manifestation imaginée gigantesque mais devenue un rassemblement confidentiel. Ils interrogent aussi le fameux modèle québécois, égratignant au passage l'indépendance relative du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement. Loin d'appeler à la démobilisation, La Bataille de Rabaska prouve, de façon éloquente, que le vieil adage demeure d'une cruelle actualité: «Si tu ne t'occupes pas de la politique...»

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La Bataille de Rabaska

Réalisation et scénario: Martin Duckworth et Magnus Isacsson. Image: Martin Duckworth. Montage: Michel Giroux. Musique: Robert M. Lepage. Québec, 2008, 80 min.

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Collaborateur du Devoir

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