Entretien avec Pierre Schoeller, réalisateur du film Versailles - À l'ombre de la vie de château

Pierre Schoeller, réalisateur de Versailles, est de passage à Montréal dans le cadre de Cinemania.
Photo: Jacques Grenier Pierre Schoeller, réalisateur de Versailles, est de passage à Montréal dans le cadre de Cinemania.

«Vous n'oublierez pas de préciser que Versailles, c'est un mélodrame?», m'a lancé Pierre Schoeller alors que notre entretien était formellement terminé. La tentation devenait alors grande de vouloir relancer la discussion, généreuse et passionnante, avec ce scénariste devenu cinéaste qui signe un film sur... les ravages de la pauvreté et de l'itinérance. Même ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans ce lieu magnifique et symbolique du pouvoir divin accordé à la royauté y verront une sacrée ironie.

Le titre n'a pourtant rien d'ironique, m'assure Pierre Schoeller, de passage à Montréal dans le cadre du festival Cinemania et une semaine avant la sortie du film en salles. «Ce n'est pas une vue de l'esprit, souligne-t-il. Des SDF [sans domicile fixe] vivent là, dans cette forêt près du Château, exactement au même endroit où se situe le film.» C'est également dans cette proche et riche banlieue de Paris qu'une mère paumée (Judith Chemia) va remettre entre les mains d'un homme encore plus paumé qu'elle (le regretté Guillaume Depardieu) son fils âgé de cinq ans. Dans un abri de fortune, au milieu des bois et d'une bande d'autres infortunés, ce père improbable et cet enfant adopté sans formalités vont tenter de survivre à leurs malheurs comme deux naufragés sur une île.

Or, non seulement les lieux sont authentiques, mais le film multiplie les instants de vérité sur cette misère que l'on préfère trop souvent oublier. C'est tout le contraire que souhaite Pierre Schoeller. «Le premier effort du film, c'est de regarder ce que l'on n'a pas envie de regarder. Après, c'est de comprendre et de ressentir l'intimité des personnages. Ça ne fait pas de Versailles un film à message. Au début du travail d'écriture, j'étais très surpris de découvrir la complexité sociale et humaine de cette réalité.»

Il tient d'ailleurs à revenir sur le caractère soi-disant ironique du titre. «Versailles, c'est bien sûr un film sur la famille, la pauvreté... et sur la richesse. En France, nous sommes dans un pays à la fois très riche et très pauvre; ça me semble une richesse fictive, fantasmatique. Et placer ces SDF dans la forêt de Versailles, ça donnait une dimension historique. Ironiquement, le projet s'est monté avant l'élection de Nicolas Sarkozy et depuis, les deux chambres politiques s'y réunissent plus souvent, le président y possède sa résidence secondaire, etc.» Appelons cela, disons, l'Histoire qui, tristement, bégaie...

À deux pas de cette opulence, au coeur d'une forêt où l'on entend moins le chant des oiseaux que le vrombissement des moteurs des hélicoptères, un drame se joue, Schoeller préférant utiliser le terme «scandale»: celui d'une mère abandonnant son enfant. Nous la suivons aussi discrètement dans ses courageuses tentatives de réinsertion sociale tandis que le bambin s'attache à ce jeune homme au corps déjà usé et à l'âme en miettes. «Je voulais voir ce qu'il y avait derrière ce geste, précise le cinéaste. Et ça me plaisait qu'elle n'affiche aucune culpabilité. Certes, elle a une peine, une souffrance, mais elle n'a pas le choix. La misère, la perdition, ça vous amène à faire des choses insensées. Le langage de la misère, c'est ça.»

Des choses insensées, l'acteur Guillaume Depardieu en a fait aussi quelques-unes au cours de sa vie qui s'est tragiquement terminée le 13 octobre dernier à l'âge de 37 ans. Jusque là très volubile, Pierre Schoeller n'a pas tenté de cacher son malaise, et surtout sa tristesse, à l'idée de parler au passé de celui que la critique française voyait enfin comme un acteur accompli, de plus en plus affranchi de l'ombre d'un père immense nommé Gérard, et ce, grâce à sa performance dans Versailles. «C'est très troublant parce qu'il y a des scènes dans le film qui sont très proches de ce qu'il a vécu», rappelle le réalisateur. Soulignant à quel point il était «extrêmement attachant» et débordant d'une «grande énergie créatrice», il n'hésite pas à confier le caractère «violent et brutal» de ce deuil. «La mort réécrit les choses, on ne peut pas le nier», déclare celui pour qui Versailles, ça n'évoque pas la vie de château.

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Collaborateur du Devoir

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- Versailles est présenté dans le cadre du festival Cinemania le vendredi 14 novembre à 20h45, et le samedi 15 novembre à 13h15 au Cinéma Impérial. Le film sortira en salles le vendredi 21 novembre.