Une expérience sensorielle et poétique

Ashes of Time—Redux
Photo: Ashes of Time—Redux

Le film à la fois maudit et mythique de Wong Kar Wai, échec commercial à sa sortie en 1992, s'offre une seconde vie, remonté, remixé. Tant de versions plus ou moins tronquées circulaient dans le circuit international. Le grand cinéaste chinois de In the Mood for Love et de 2046 a voulu recréer l'oeuvre définitive et la lancer du coup aux États-Unis, où elle n'avait jamais été diffusée.

Avec Ashes of Time, Wong Kar Wai revisite les arts martiaux, mais le fait sur un mode impressionniste qui a d'abord déconcerté. Il s'est entouré de son équipe habituelle de comédiens, et à l'image du collaborateur, le grand Christopher Doyle, qui a eu à capter la lumière du désert tout au long de ce tournage difficile.

En gros, on y fait la rencontre d'un homme, Ouyang Feng, (Leslie Cheung) déçu par l'amour et les hommes, qui engage des tueurs à gages pour exécuter des contrats, mais au fil des rencontres, amies ou ennemies, redécouvre son propre spasme de vivre.

Visuellement et musicalement, le film est magistral. Le moindre rideau qui bouge s'inscrit dans un univers d'hypnose. Les combats sont chorégraphiés comme des pas de danse, références à des batailles intérieures qui transcendent les lois de genre, et épousent les tourments des personnages. Tout est mouvements et couleurs. Mais l'univers du conte se transpose difficilement à l'écran au plan narratif. Il faut vivre Ashes of Time comme une expérience sensorielle et poétique avant tout, en laissant tomber les habituels repères dramatiques.

Les héros apparaissent davantage comme des figures mythiques que comme des créatures de chair et d'os. Même le désert se révèle être une entité symbolique. On ne peut dans ce cas pas parler de performances d'acteurs puisque les interprètes s'inscrivent, presque fantomatiques, dans un univers intemporel et déstructuré.

Ode au temps qui passe et à la mémoire qui étreint, le film repose avant tout sur son climat onirique et ses images magnifiques, avec force gros plans sur l'âme agitée des personnages qui hantent ce désert pour oublier et se perdre, mais qui finissent par y trouver un sens à leur vie.

Nous voici loin des oeuvres de Wong Kar Wai plus incarnées, comme le sublime In the Mood for Love, encore que son perfectionnisme soit le même, mais sur un mode plus éthéré, en laissant éclater les structures. Chose certaine, on y retrouve encore moins le cinéaste de My Blueberry Nights, la décevante parenthèse américaine. Ashes of Time—Redux, oeuvre à la fois supérieure et fragile, ne s'adresse pas à tous les publics, flottant dans une autre dimension qui montre la maîtrise, mais aussi le courage d'un cinéaste capable d'explorer des ornières nouvelles en transformant le film d'arts martiaux en cette substance ésotérique et inédite.

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Ashes of Time Redux (Les Cendres du Temps — Redux)

Réalisation et scénario: Wong Kar Wai d'après une histoire de Louis Cha. Avec Leslie Cheung, Brigitte Lin, Tony Leung Chiu Wai, Carina Lau, Tony Leung Ka Fai, Maggie Cheung. Image: Christopher Doyle. Musique: Frankie Chan, Roel A. Garcia, Wu Tong. Montage: William Chang Suk Ping, Patrick Tam.