Un opuscule surdimensionné

Angelina Jolie dans L’Échange, de Clint Eastwood
Photo: Angelina Jolie dans L’Échange, de Clint Eastwood

Clint Eastwood a connu quelques états de grâce dans sa carrière de réalisateur: de Play Misty for Me à The Outlaw Josey Wales, de Bird à Bridges of Madison County, puis, plus récemment, de Mystic River au tout récent Letters from Iwo Jima. Car Changeling marque une rupture avec la grâce, tout en étant, visuellement, et paradoxalement, une de ses plus belles réussites. En fait, le film, centré sur une mère célibataire affrontant en 1928 les autorités municipales, policières et judiciaires pour faire valoir que l'enfant qu'on lui a restitué n'est pas son fils, disparu cinq mois plus tôt, fait l'effet dans sa filmographie, comptant 28 réalisations, d'un opuscule surdimensionné. En revanche, dans celle de Ron Howard (A Beautiful Mind, Da Vinci Code), qui l'a produit et qui devait le réaliser, Changeling ferait meilleure figure.

Au-delà de la grande ligne directrice — la téléphoniste sans histoire se métamorphosant en militante opiniâtre s'inscrit dans le prolongement des héros eastwoodiens —, et sous la très jolie musique reconnaissable avec laquelle Clint-le-compositeur ponctue son film, Changeling ressemble à un film de Ron Howard: scénario vertueux, édifiant, puissant mais manichéen, qui s'étire indûment à force d'épiloguer; reconstitution d'époque superbement «vintage» sans un fil qui dépasse; costumes et chapeaux minutieusement dessinés; enfin, pour les porter, quelques acteurs de haut calibre à l'avant-plan jouant dans une relative nuance, et au second rang une panoplie de vilains caricaturaux qui suscitent l'indignation et nous solidarisent artificiellement avec l'héroïne.

Celle-ci, Christine Collins, est très bien campée par Angelina Jolie. Jolies robes, jolis chapeaux, elle semble prête à s'abandonner dans un Charleston lorsque, en rentrant du travail un soir, elle découvre que son fils Walter, huit ans, a disparu. L'enquête foireuse ne donne rien jusqu'à ce que le chef de police (Colm Feore, hou! le salaud), par besoin de redorer l'image de son organisation acoquinée au crime organisé, lui jette dans les bras, cinq mois après la disparition de l'enfant, un gamin qui n'est pas le sien en prétextant qu'elle a tort de ne pas le reconnaître. Les tentatives répétées de Christine visant à faire reconnaître l'erreur au capitaine Jones (Jeffrey Donovan, hou! le flic pourri) la mèneront à l'asile, avec d'autres innocentes qui gênent l'ordre public, jusqu'à ce que son sauveur, le révérend Briegleb (John Malkovich) en croisade contre le gouvernement municipal corrompu jusqu'à la moelle, la fasse sortir de là. Et fasse triompher le bon droit et la Vérité, laquelle est maillée à un sordide fait divers survenu à Wineville, en Californie, où un psychopathe a kidnappé et assassiné une vingtaine d'enfants. Il ne fut jamais prouvé que le petit Walter était du lot, ce qui explique, au dernier acte, une brèche invraisemblable et très visible dans le scénario pourtant fort bien documenté de J. Michael Straczynski.

Changeling ne manque pas de vertus, loin s'en faut. Il lui manque simplement les qualités qui font la force et la singularité d'un film de Clint Eastwood: l'âpreté, la vigueur, l'ambiguïté morale et, par-dessus tout, l'âme.

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Collaborateur du Devoir

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Changeling (L'Échange)

De Clint Eastwood. Avec Angelina Jolie, John Malkovich, Jeffrey Donovan, Michael Kelly, Colm Feore, Amy Ryan. Scénario: J. Michael Straczinski. Image: Tom Stern. Montage: Joel Cox, Gary Roach. Musique: Clint Eastwood. États-Unis, 2008, 141 min.

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