La classe de mademoiselle Poppy

Sally Hawkins dans Happy-Go-Lucky
Photo: Sally Hawkins dans Happy-Go-Lucky

Le cinéaste britannique Mike Leigh n'est pas particulièrement connu pour sa légèreté et sa drôlerie, alors que même dans ses films les plus sombres certains personnages affichent des allures clownesques (Naked) ou un optimisme à faire damner les plus tourmentés (Vera Drake). Cette impression d'austérité s'explique aussi par le fait que Career Girls, le récit pétillant des retrouvailles de deux anciennes camarades de classe, constitue toujours l'un des secrets les mieux gardés de sa filmographie.

Les choses pourraient bien changer avec Happy-Go-Lucky, donnant toutefois certaines munitions aux nostalgiques du cours classique et de la pédagogie collet monté, ou col romain. La délicieuse Poppy (interprétée par la non moins merveilleuse Sally Hawkins) n'est pas de cette école et Leigh prend un malin plaisir à retarder le moment où le spectateur découvre que cette trentenaire au sourire rayonnant, à l'énergie débordante et d'une frivolité contagieuse, enseigne dans une école primaire de Londres. Car non seulement voit-elle toujours le verre à moitié plein, elle n'hésite jamais à le partager avec son prochain.

C'est ainsi que le vol de son vélo ne constitue pas pour elle une catastrophe mais une occasion de prendre des leçons de conduite automobile avec le tyrannique Scott (Eddie Marsan, d'une intensité foudroyante), toujours prête aussi à sauter sur le trampoline, à suivre des cours de flamenco ou à draguer un charmant travailleur social au chevet d'un de ses élèves persécuté par ses camarades. Oui, Poppy est célibataire, vit modestement avec sa colocataire Zoe (Alexis Zegerman), écume les friperies de Camden Town Market, la Mecque londonienne des altermondialistes et autres nostalgiques du peace and love, et n'est pas malheureuse pour autant.

C'est d'ailleurs la grande audace de ce film en apparence «sans histoire», puisqu'il décrit le parcours d'un personnage habité par aucune tragédie, si ce n'est celle de constater que tous ne partagent pas sa vision radieuse et rafraîchissante de l'existence. Le choc est encore plus grand lors d'une visite éclair chez sa soeur qui, objectivement, a tout pour être heureuse (un mari, une maison et un futur bébé), escapade banlieusarde qui tourne au vinaigre et oblige Poppy à remettre en question ses choix personnels, mais pour un temps seulement.

Les rapports tendus entre Poppy et son instructeur de conduite constituent le seul véritable crescendo dramatique du film, la voiture devenant un habitacle trop petit pour cette belle excentrique et ce réactionnaire raciste troublé par le talent de Poppy à voir le monde à travers des lunettes rose bonbon. Ce compagnonnage forcé révèle le caractère lumineux d'une héroïne tout à la fois banale et exceptionnelle, et pas seulement pour ses fringues aux couleurs aveuglantes — jamais les mêmes d'une scène à l'autre.

Une fois encore, la touche Leigh fait merveille, mélange d'improvisation — le travail se fait toujours en amont, pas devant la caméra — et de regard humaniste sur un univers complexe et imprévisible. Poppy est à ranger parmi les grandes héroïnes de son cinéma, déjà fort nombreuses et toutes très inspirantes. Celle-ci, au dynamisme increvable, s'affiche d'ores et déjà comme la plus attachante.

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Collaborateur du Devoir

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Happy-Go-Lucky

Écrit et réalisé par Mike Leigh. Avec Sally Hawkins, Eddie Marsan, Alexis Zegerman, Sylvestra Townsend. Image: Dick Pope. Montage: Jim Clark. Musique: Gary Yershon. Grande-Bretagne-États-Unis, 2008, 118 min.

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