Rétrospective à la Cinémathèque - Alain Resnais existe-t-il?

La question peut paraître absurde, mais certains se la posaient devant le parcours atypique du réalisateur d'Hiroshima mon amour. Rarement là où même ses plus fervents admirateurs l'attendent, Alain Resnais, auteur à part entière qui avoue sans gêne ses rapports assez troubles avec l'écriture, ne cesse de fasciner.

Cette fascination, François Thomas, critique de cinéma à la revue Positif, l'entretient depuis l'adolescence, depuis le choc de L'Année dernière à Marienbad. L'admiration n'a cessé de croître, au point de le choisir comme premier sujet d'article, de l'épier sur le plateau de La vie est un roman, de lui consacrer un livre et un film, L'Atelier d'Alain Resnais, et de venir à Montréal partager son enthousiasme pour un réalisateur dont la Cinémathèque québécoise propose une importante rétrospective qui se poursuit jusqu'au 25 juin.


La dévotion a poussé François Thomas à convaincre Alain Resnais d'y offrir des oeuvres de jeunesse, des courts métrages inédits, genre dont il a longtemps été le maître (Les statues meurent aussi, Le Chant du Styrène, Nuit et Brouillard). Ces portraits d'artistes, tels Christine Boomeester, Félix Labisse et Henri Goetz (présentés le 13 juin), Resnais considère qu'ils sont le résultat maladroit d'un «amateur», d'où l'idée de les camoufler. François Thomas voit les choses autrement: «Ces films annoncent ce qu'il va faire plus tard dans Van Gogh, Guernica, etc. Et ça démontre aussi sa fascination pour les mécanismes de la création artistique, que l'on retrouvera dans Providence. Rencontrer des peintres, c'était pour lui l'occasion de comprendre quelque chose sur l'art. Dans toutes ses enquêtes, il a tiré des leçons en tant que cinéaste, et dans ses films, une solution que nous croyons cinématographique lui a été inspirée par un peintre, un bédéiste ou un dramaturge.»


Ceux qui ont remis en cause l'«existence» d'Alain Resnais énumèrent tous les scénaristes associés au réalisateur, de Jorge Semprun (La guerre est finie, Stavisky) au tandem Agnès Jaoui/Jean-Pierre Bacri (Smoking, No Smoking, On connaît la chanson) en passant bien sûr par les incontournables Duras (Hiroshima mon amour) et Robbe-Grillet (L'Année dernière à Marienbad), pour appuyer leurs accusations. D'après François Thomas, Resnais lui-même s'est plu à entretenir l'ambiguïté «en déclarant qu'il était le robot électronique pour mettre en scène le scénario de Robbe-Grillet».


Pourtant, un survol rapide de son oeuvre «cohérente, rigoureuse et structurée» suffit à convaincre même les plus sceptiques. François Thomas n'hésite pas à dresser un parallèle avec Alfred Hitchcock pour prouver, si besoin est, la pertinence de Resnais. «Dans les deux cas, souligne-t-il, il y a une pensée que l'on voit clairement d'un film à l'autre, même s'ils ne signent pas les scénarios. Mais à la différence d'Hitchcock, qui aimait travailler avec des scénaristes peu connus et inexpérimentés, Resnais préfère des écrivains qui se sont illustrés comme romanciers ou dramaturges. En fait, Jean Gruault [Mon oncle d'Amérique, La vie est un roman, L'Amour à mort] demeure le seul scénariste professionnel à avoir collaboré avec lui.»


Et faire équipe avec Resnais, cinéaste d'une haute exigence, n'est-ce pas de tout repos? Encore là, celui qui analyse l'oeuvre de l'auteur du controversé I Want To Go Home depuis plus de 20 ans remet les choses en perspective. «Même si Jacques Sternberg a repris certains passages de Je t'aime, je t'aime au moins 20 fois et que Resnais ne prend jamais la plume, ils sont en général très satisfaits de la collaboration.» Que dire des récriminations de Marguerite Duras et d'Alain Robbe-Grillet? «Tout s'est assez bien déroulé, mais ces deux auteurs, 20 ans après, ont modifié leur perception; avec le temps, les petits désaccords ont grossi. Ils n'ont peut-être pas compris la différence fondamentale entre un scénariste et un écrivain: un scénariste doit accepter de ne pas faire totalement oeuvre personnelle... »


Dans le cadre de cette imposante rétrospective où même François Thomas verra quelques films pour la toute première fois, l'occasion est unique de faire avec Resnais un voyage où réalité et imaginaire se confondent, où l'humour, à partir de Mon oncle d'Amérique, prend peu à peu le pas sur une certaine austérité. Et de retrouver les visages familiers d'Emmanuelle Riva, Delphine Seyrig, Sabine Azéma et Fanny Ardant, indissociables du cinéma d'Alain Resnais, qui, comme chacun sait, connaît très bien la chanson.








Pour connaître l'ensemble de la programmation de la rétrospective Alain Resnais, consultez la Revue de la Cinémathèque, le site Internet (www.cinematheque.qc.ca) ou téléphonez au % (514) 842-9768.