Tous aveugles

Julianne Moore et Mark Ruffalo dans Blindness, de Fernando Meirelles
Photo: Julianne Moore et Mark Ruffalo dans Blindness, de Fernando Meirelles

Bien voir n'est pas donné à la plupart des êtres humains. Métaphore de la grande cécité universelle, Blindness, du surdoué cinéaste brésilien Fernando Meirelles (La Cité de Dieu, The Constant Gardner), est adapté du roman du Prix Nobel de littérature portugais, José Saramago.

Alléchantes prémisses pour ce film qui entend dépeindre le mal qui ronge l'être humain, ici quand un de ses sens est déréglé (la vue). Lancé au dernier Festival de Cannes, Blindness a été remonté pour sa sortie en salle, coupant dans la voix hors champ, jugée trop prenante.

Aucun préambule explicatif et bavard. Dès les premières images, le conducteur d'une voiture dans une ville indéterminée devient aveugle. Le mal s'étend à presque tous ceux qu'il approche, dont l'ophtalmologiste (Mark Ruffalo), et bientôt toute une petite meute de parias non voyants est mise en quarantaine dans un hôpital, que les gens de l'extérieur ont blindé. L'épidémie percera les murs, car l'humanité entière court à sa perte.

En attendant, ce huis clos de cauchemar retire aux encabanés leur vernis de civilisation, pour les transformer en bêtes violentes, harcelantes. Seule la femme de l'ophtalmologiste (Julianne Moore), pour des raisons mystérieuses, voit encore, et elle se fait gardienne de ce troupeau sans yeux sombrant peu à peu dans le chaos. Un aveugle de naissance (Maury Chaykin) devient détenteur d'une expérience précieuse et redoutable.

Bataille pour la survie, luttes de pouvoir, perte de tout repère moral, pulsions sexuelles débridées nées de la faim et du désespoir, dictatures dérisoires: c'est le procès de notre humanité en déchéance, obscurcie par ses propres voiles, qui se joue à travers la métaphore.

Îuvre chorale plutôt que film d'interprètes, on salue pourtant au passage le jeu tout en nuances de Julianne Moore en femme courageuse, aimante et d'une lucidité impuissante, qui ne lâche ni son mari ni sa meute. Son regard devient le miroir des valeurs perdues, mais aussi des concessions à faire pour demeurer voyant à la tête d'un groupe qui parviendra à peine à trouver sa lumière.

Les rapports de force constituent la mécanique centrale et les meilleurs moments de cette histoire, malgré un problème de surplace. Blindness, par-delà ses moments de grande intensité, s'enroule en serpent autour de son allégorie, jusqu'à la suffocation, et se laisse trop fasciner par le spectacle des abîmes apocalyptiques.

Les magnifiques images de César Charlone, les bruitages et une musique exceptionnels créent une atmosphère prenante, qui ne remplit pas tous les vides. À parsemer son film de symboles avec des effets visuels inspirés, des décors en dérive, Meirelles n'échappe pas à l'hypnose de son propos et nous égare dans son labyrinthe, sans livrer de vrai fil d'Ariane. Îuvre inachevée mais cinématographiquement intéressante, objet séduisant, irritant, le film Blindness ne dépare pas la filmographie de Meirelles dans ses tâtonnements supérieurs et mérite qu'on s'abandonne à ses ombres.

***

Blindness

Réalisation: Fernando Meirelles. Scénario: Don McKellar. Avec Julianne Moore, Mark Ruffalo, Danny Glover, Gael Garcia Bernal, Alice Braga, Don McKellar, Yusuke Iseya, Yoshimo Kimura, Maury Chaykin. Image: César Charlone. Musique: Marco Antônio Guimaraes. Montage: Daniel Rezende.