Excès de révérence

Viggo Mortensen dans Appaloosa
Photo: Viggo Mortensen dans Appaloosa

Beaucoup d'acteurs américains souhaitant se diriger eux-mêmes optent pour le western. Vue d'ici, cette prédilection prend presque des allures de passage obligé. Vrai que le genre occupe une place à part dans l'imaginaire collectif de nos voisins du Sud, et ce, pour des raisons tant culturelles qu'historiques. John Wayne a livré sa version de The Alamo; Marlon Brando, dans son unique incursion derrière la caméra, nous a offert One-Eyed Jack; pour Jack Nicholson, ce fut le loufoque Goin' South; Kevin Costner, malgré le notable Open Range, n'égalera sans doute jamais la réussite éblouissante de Dances with Wolves. Clint Eastwood, plus que tous, a su se jouer des conventions dans High Plains Drifter et Pale Rider, quoique, en la matière, il était allé à bonne école avec Leone (The Good, the Bad and the Ugly) et Siegel (Two Mules for Sister Sara). Ironiquement, Unforgiven, son dernier western en date, est aussi son plus classique dans le traitement. C'est indubitablement les traces de ce dernier que tente de suivre Ed Harris qui, avec Appaloosa, confirme la tendance.

Acteur estimé pour ses interprétations remarquées dans The Right Stuff, de Philip Kaufman, Glengarry Glen Ross, de James Foley, et The Hours, de Stephen Daltry, pour ne nommer que ceux-là, Ed Harris est passé à la réalisation en 2000 avec Pollock, une biographie du célèbre peintre. Le film a été chaleureusement accueilli et a valu à Harris une nomination aux Oscars comme meilleur acteur. On a vu pire début. Après huit ans d'attente, on aurait souhaité un second opus plus inspiré. C'est qu'en plus de ne jamais surprendre, ce récit de deux gardiens de la paix itinérants embauchés pour débarrasser une petite ville d'un rancher meurtrier s'étire, s'allonge, puis s'éternise encore. Plus languissant que contemplatif, ce rythme défaillant donne en outre tout loisir au spectateur de s'interroger sur la suite des choses, laquelle ne manque jamais de confirmer lesdites supputations. Les allégeances changeantes du personnage joué par Renée Zellweger (très mal filmée; faciès figé) deviennent lassantes et le parallèle entre son attitude individuelle et celle, collective, des habitants du hameau est lourdement souligné.

Comme pour manifester davantage toute la déférence qu'il semble vouer au genre, Harris a opté pour une réalisation très académique qui prive le film, déjà engoncé dans les conventions, d'un quelconque intérêt formel. Certes, la photo est jolie, ensoleillée et poussiéreuse à souhait, mais comme le reste, ce choix fleure la prudence. Plus recherché est le travail sur les costumes, les textures et les tapisseries, mais c'est bien peu. Même l'immensité du paysage semble banale! À l'intérieur, et malgré quelques scènes d'intimité, la caméra ne parvient jamais à instaurer une proximité avec les protagonistes. Ces derniers sont défendus par une distribution copieuse où se démarquent, sans surprise, Ed Harris et Viggo Mortensen, réunis trois ans après A History of Violence, de David Cronenberg. Leur jeu robuste et nuancé constitue le meilleur atout du film. Dans le rôle du méchant de service, Jeremy Irons force un peu la note, notamment dans sa diction appuyée.

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Collaborateur du Devoir

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Appaloosa

Réalisation: Ed Harris. Avec Ed Harris, Viggo Mortensen, Renée Zellweger, Jeremy Irons, Ariadna Gil, Timothy Spall, Lance Henriksen. Scénario: Robert Knott et Ed Harris, d'après le roman de Robert B. Parker. Photographie: Dean Semler. Montage: Kathryn Himoff. Musique: Jeff Beal. États-Unis, 2008, 114 min.