L'ovni Olivier Asselin

Photo: Jacques Grenier

Olivier Asselin est un rare ovni dans notre univers cinématographique. Cinéaste cérébral et intellectuel qui privilégie l'expérimentation, il s'avoue également fort sentimental, voire inconsolable d'avoir égaré sa foi dans l'humanité. «J'ai l'impression d'être né au mauvais moment. Mais toute époque aurait été un mauvais moment...», confesse-t-il.

Il a l'habitude de la méthode débrouillardise. En 1990, son remarquable premier long métrage, La Liberté d'une statue, oeuvre collée aux balbutiements du cinéma muet, avait ébloui les cinéphiles par sa poésie et son audace et récolté le prix Ouimet-Molson du meilleur film québécois. Sa Liberté... avait été tournée pour la somme mirifique de 1000 $ et des poussières. Après ça, rien ne vous effraie...

Passé présent

Même si Un capitalisme sentimental a roulé avec un budget de seulement un million pour un film avec effets spéciaux qui en aurait réclamé vingt fois plus, il n'a pas craint de plonger tête baissée, avec une caméra HD. Recréant le Paris et le New York des années 20, multipliant les décors: une chambre de bonne, une mine, une usine, la Bourse de New York déguisée en celle de Paris, avec le trou du Panthéon romain au milieu du plafond, etc., fidèle et infidèle aux réalités historiques, utilisant les stéréotypes pour les déjouer. Très documenté, puis se libérant des contraintes de l'époque.

On devait également à ce cinéaste Le Siège de l'âme, opposant science et spiritisme dans une ville imaginaire du XIXe siècle. Olivier Asselin avait tâté des effets visuels pour son adaptation télé de Maîtres anciens de Thomas Bernard, d'après la mise en scène de Denis Marleau. Ça lui avait donné la piqûre. «J'aime bien privilégier une esthétique artificielle, qui permet d'aborder des choses qu'un registre pleinement réaliste a du mal à décrire.»

Asselin, fils de diplomate élevé un peu partout sur la planète, également professeur d'histoire de l'art et d'études cinématographiques à l'Université de Montréal, aime camper ses films dans un passé mi-imaginaire, mi-réel. «Pour dire le présent, le passé constitue un détour utile, estime-t-il. Difficile aussi de parler du présent au présent, mais je m'intéresse aux moments de l'histoire qui ont un rapport avec aujourd'hui. L'année 1929 fut emblématique de notre condition actuelle.»

Décrire Un capitalisme sentimental constitue une entreprise hasardeuse. Disons qu'il s'agit d'une fable ironique campée dans les années folles. L'histoire de Fernande Bouvier, une femme sans qualité (Lucille Fluet) ballottée à Paris entre l'art, la bohème, l'amour d'un peintre opportuniste (Paul Ahmarani) et la misère, qui tâche de vendre ses oeuvres ou son corps. Jusqu'à ce que des hommes d'affaires parieurs misent sur sa non-valeur pour la coter en Bourse à New York. L'art moderne fluctue en même temps que l'héroïne, tandis que le prix de tout et de rien ne dépend plus que des aléas d'un marché aléatoire.

Ajoutez au tableau des clins d'oeil au cinéma expressionniste et à toutes les avant-gardes artistiques, une distanciation brechtienne dans le jeu des acteurs. Et un univers visuel en partie créé sur ordinateur par les artistes de Fly Studio, avec le New York et le Paris du temps réinventés dans la fantaisie la plus débridée. «Mais je n'ai pas mis de côté la dimension humaine», prévient-il. Divers personnages croiseront la route de Fernande Bouvier, dont le spéculateur américain Victor Feldman (Alex Bisping), Pygmalion tombant amoureux de sa créature, ainsi que la courtisane russe sans illusions (Sylvie Moreau).

Au-delà du réel

Olivier Asselin ne cherchait pas à condamner ou à glorifier le capitalisme dans son film, plutôt à exposer ses étranges mécanismes. «Tout se vend et tout s'achète, les gens comme les choses, la profondeur comme l'insignifiance, placées au même niveau.»

Dans cette époque charnière précédant le krach bousier a éclos aussi un art moderne qui a imposé des critères esthétiques inédits. Asselin a réalisé sa thèse de doctorat sur Marcel Duchamp, dont l'oeuvre hante son film. On verra même ses célèbres urinoirs. «Car dans un monde où tout se vaut, pourquoi pas un urinoir?», se demandait Duchamp. «Mon film lui rend hommage. Duchamp, à mes yeux le plus grand artiste du XXe siècle, libre, sage, intelligent, critique du capitalisme et des mythologies artistiques, posait sur tout un regard d'ironie discrète.»

Asselin voit l'avènement du numérique comme une porte sur des mondes oniriques, présents depuis George Méliès à l'aube du cinéma, mais ouvrant aujourd'hui sur de nouvelles voies imaginaires, qui invitent le septième art à exploser hors du cadre réaliste, même si bien des effets spéciaux cherchent encore à reproduire le réel.

«J'avais le choix entre opter pour une esthétique de carton-pâte qui coûte cher ou me tourner vers le numérique, confesse-t-il. J'ai privilégié une solution mitoyenne.» Plusieurs décors furent recréés dans une usine et à l'ancienne maison O'Keefe, rue Notre-Dame, en changeant les bâches. Onze jours de tournage sur vingt ont eu lieu dans un petit studio à fond bleu, où évoluaient les acteurs avant l'ajout des décors numériques. Le cinéaste n'a pas voulu escamoter les procédés artisanaux. «Prenez l'accent anglais ou parisien des personnages. On n'avait pas d'argent pour embaucher un "coach" d'accents. Dans un film bricolé, pourquoi ôter les traces de bricolage? Pourquoi effacer les collures?»

Olivier Asselin vient de terminer également un long métrage vidéo, The Last Days in Paris, journal filmé d'un écrivain américain, pour la première fois campé dans un univers contemporain, à Paris, à New York, et aussi dans un monde englouti, quand même: Pompéi...
1 commentaire
  • Jacynthe Ledoux - Abonnée 18 février 2009 22 h 10

    Commentaire - Un capitalisme sentimental

    Mon chum et moi venons tout juste de regarder le film "Un capitalisme sentimental", après quoi, comme des fous pressés, nous nous sommes précipités sur notre ordi, avons cliqué "crise des années 1930 Wiki" puis "Olivier Asselin".
    Et c'est sur votre page que nous atterrissons enfin.

    Olivier, votre film était magnifique. À la fois touchant, magique, subtil, d'un humour ironique qui nous a bien fait sourire. Et le parallèle avec les années 30 !!! Génial... On s'y retrouve.
    J'aime aussi votre regard quand même plein d'amour, ça laisse une note chaude dans le gris du reste.

    Odile, bravo pour la critique qui décrit bien la texture du film. C'était tout un défi.

    Ja et Oli