Quelle joyeuse macédoine !

Le burlesque acrobatique est à l’honneur dans Rumba.
Photo: Le burlesque acrobatique est à l’honneur dans Rumba.

Ils pratiquent un cinéma qui ne ressemble à rien, et pourtant les références pullulent, les emprunts sont manifestes: Jacques Tati, Charles Chaplin, Buster Keaton... Le burlesque acrobatique est à l'honneur dans Rumba, un objet cinématographique facilement identifiable et drôlement inclassable réalisé à trois têtes et six mains par Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy. Et cela n'étonnera personne que cette joyeuse macédoine très souvent silencieuse émerge de la Belgique, ce pays qui ne manque jamais d'humour même en pleine tempête politique.

Rumba, ce n'est pas tout à fait la réplique exacte du pays de Jacques Brel même si les paysages évoquent parfois la grisaille sociale des romans d'Émile Zola ou encore les ciels cotonneux du peintre René Magritte. Chose certaine, dans ce monde peuplé de petites gens peu bavards, leurs visages et leurs mimiques suffisent à exprimer une multitude de sentiments, à provoquer le rire ou à susciter une immédiate sympathie devant les catastrophes qui les affligent. Et elles sont nombreuses.

Pourtant, le charmant petit couple formé de Dom (Dominique Abel) et de Fiona (Fiona Gordon) n'est pas du genre à provoquer la bagarre. Ils enseignent dans un lycée qui ferait rêver tous les professeurs désabusés, mais leur véritable passion, c'est la danse; c'est aussi ce qui causera leur perte. Au retour d'un concours de danse sociale où ils ont triomphé — et dont on ne verra strictement rien, si ce n'est leur couronnement à travers l'embrasure de la porte de la salle... —, ils évitent de justesse un pauvre bougre tentant l'impossible pour se suicider. La vie du désespéré est épargnée, mais celle du couple, transformée à jamais: lui perd la mémoire, et elle hérite d'une jambe de bois.

Toutes ces péripéties semblent bien tragiques, mais leur illustration se fait d'abord avec une étonnante économie de moyens tout autant que de dialogues et d'effets proprement spectaculaires. Usant de procédés qui évoquent davantage le théâtre forain que le cinéma, les trois cinéastes préfèrent composer ces petits morceaux de bravoure comme autant de tableaux vivants où les personnages, souvent de véritables pantomimes, déploient une énergie exceptionnelle pour habiter ces espaces parfois dénudés, parfois colorés.

Il émane de Rumba une naïveté étonnante, les catastrophes devenant des moments de franche rigolade, et les scènes de la vie quotidienne des prétextes à pirouettes extravagantes, les objets entravant parfois la route passablement sinueuse de ces antihéros à la physionomie banale mais à la dextérité exceptionnelle. On compte bien parfois quelques détours inutiles et un excès de zèle à vouloir exploiter toutes les potentialités d'un effet comique, comme le réglage répété d'un réveille-matin ou le feu dans la jambe de bois, mais la candeur des cinéastes triomphe chaque fois de ces maladresses.

Elles participent même au charme de ce petit film que l'on pourrait croire signé par de grands enfants effrayés à l'idée de vieillir, refusant jusqu'à l'extrême limite le bavardage des adultes pour mieux livrer leurs fantaisies de gamins. Comme si pour vivre, il fallait non seulement entrer dans la danse, mais laisser sa rationalité au vestiaire.

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Collaborateur du Devoir

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Rumba

Écrit et réalisé par Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy. Avec: Dominique Abel, Fiona Gordon, Philippe Martz, Clément Morel. Image: Claire Childéric. Montage: Sandrine Deegen. Belgique-France, 2008, 77 min.

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