Scènes de la vie conjugale

L'Un contre l'autre fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, en 2007. Que voilà une oeuvre crue, ardue, intelligente. Que de promesses dans ce premier long métrage de l'Allemand Jan Bonny qui, à 27 ans à peine, sonde les abîmes d'un amour malade sans jamais détourner le regard, qu'il a vissé à une caméra aussi mobile qu'inquisitrice. Difficile, son film, mature, aussi, très abouti. Ancré dans un réalisme ordinaire parfois triste à pleurer, L'Un contre l'autre lacère l'âme. Ceux qui l'ont sensible préféreront s'abstenir.

La violence conjugale, psychologique et même physique, afflige aussi les hommes. Georg est l'un d'eux. La première scène d'humiliation et de coups est d'autant plus choquante que l'on a affaire à un policier dont le courage vient d'être cité en exemple. Anne, son épouse, si elle n'est pas un monstre (d'égocentrisme, si, un peu), est toutefois passablement perturbée. Tout cela a à voir avec son père, un être exécrable qui, sous couvert de badinage, la rabaisse sans arrêt, surtout dans les moments heureux. Cette donnée psychologique paraîtra peut-être courte, mais elle est fort habilement exploitée. Alors que Georg se voit offrir une promotion, la tension monte d'un cran. Il devient vite évident que les époux ont atteint une ultime impasse.

L'une des qualités de L'Un contre l'autre est son refus de tout dire au spectateur, de tout lui expliquer. Derrière les dialogues anodins, on perçoit rapidement la menace, sourde, vicieuse. Quand Anne explosera-t-elle à nouveau? Soupir de soulagement pour un sourire: le malaise est passé. Non, la voilà qui pète un plomb. Et les insultes qui pleuvent, et les claques qui quémandent une riposte, et les coups de pied devant le refus prostré. Drame psychologique soudé à des intimités meurtries, le film devient ainsi suspense oppressant, aidé en cela par une caméra aussi tendue que les situations qu'elle scrute. Le rythme volontairement lent entre les scènes de confrontation, celles-ci un brin répétitives, effraiera peut-être certains spectateurs, ce qui serait dommage, le dénouement constituant un modèle d'intégrité artistique certain de susciter de vives réactions.

Très intériorisé quoique admirablement évocateur, le jeu complémentaire de Matthias Brandt et de Victoria Trauttmansdorff est sidérant de vérité. Trop sensible au dire de ses collègues, le Georg du premier est tout d'émotion contenue, de tristesse rentrée. Contre lui, au propre et au figuré, la seconde fait d'Anne une figure complexe, tour à tour vulnérable et terrifiante.

Une oeuvre exigeante qui offre abondante matière à réflexion pour qui consent à s'y atteler.

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Collaborateur du Devoir

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L'un contre l'autre

Réalisation: Jan Bonny. Avec Matthias Brandt, Victoria Trauttmansdorff, Wotan Wilke Möhring, Jochen Striebeck, Susanne Bormann, Maria Körber, Anna Brass, Pablo Ben-Yakov, Claus Dieter Clausnitzer. Scénario: Jan Bonny, Christina Ebelt. Photographie: Bernhard Keller. Montage: Stefan Stabenow. Allemagne, 2007, 96 min.

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